Une fin marque toujours un début

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UNE FIN MARQUE TOUJOURS UN DÉBUT 

- À… ttention! Pas touche à mon verre de vin!

Elle était là, assise à table, au milieu des autres vieilles dames et vieux messieurs, les mains posées sur la nappe blanche, fraîchement repassée , et empesée,  tandis que le chariot de desserts arrivait,  avec ses fromages variés et ses flans et ses crèmes, comme dans un hôtel de grand luxe lorsqu’on est jeune, et qu’on veut profiter un peu  de la vie, si l’on a un peu de moyens , un peu de santé, et plus de mari. 

C’etait si triste d’être une femme seule, car celui qui donnait à la vie, sa chaleur et son sens était  parti , et bien sûr s’il restait quelques moyens financiers, c’etait tout ce qui restait et il fallait  en profiter…

- S’il vous plaît, un bout de camembert, un peu de reblochon, et un peu de gruyère…

Comme tous ces fromages avaient de la saveur, la saveur du bon vieux temps, où l’on pouvait mordre, à pleine dents, dans ces pâtes molles, sans penser qu’il fallait en  profiter, parce que c’était la fin… il était si naturel d’être vivant et de vivre avant..

- Non, vous ne touchez pas à mon vin ! Du café oui, une grande tasse s’il vous plaît…

D’autres personnes étaient encore  assises à  la table du déjeuner, silencieuses, et pour certaines dames, très isolées, la tête baissée, comme si elles allaient pleurer, et pour d’autres, toujours conquérantes, même dans leur fauteuil roulant, chercher  le dialogue et la communication à tout prix pour exister encore. 

C’était pour moi d’excellents moments passés avec ma mère et malheureusement certaines dames n’avaient pas la chance de voir leurs enfants aussi souvent et s’accrochaient, essayaient  un dialogue , même impersonnel, à tout prix pour vivre encore… exister…

Ma mère jalouse du temps qu’on lui prenait, alors qu’il lui en restait si peu, commençait à faire la tête et s’assombrissait .
On lui volait sa fille…
On voulait lui voler encore du peu de temps qui lui restait…
On lui prenait encore tout ce qu’elle avait, tout ce qui lui restait : sa fille.

Ne lui avait- t-on  donc pas assez pris, et tout son argent et toute sa fortune ; il restait juste  sa fille cadette avec son tout son amour, il restait  juste ces moments-là… 

Non il n’en était pas question, car chaque seconde de ces moments-là , était pour elle comptées  et décomptées aussi,  comme un peu de bonheur dans ce monde de brutes, dans ce monde de la grande vieillesse, brutale et inutile, dans ce monde où la générosité n’a pas été récompensée, où parler devient pour certains, inutile.

C’était très dur pour moi de ne pas répondre à ces femmes, si seules , dans leurs grande vieillesse et qui s’accrochaient juste à un peu d’humanité, s’accrochaient  juste au monde des vivants, entrant dans cet antre de la mort, aussi luxueux qu’il était.
C’était très douloureux de voir ma mère si fragile.

Pourtant, il n’y avait rien à dire sur le personnel, mais quand la vie , hors soins médicaux, rentre dans les résidences médicalisées, à l’hôpital,  ou dans les EHPAD, cela n’a rien à voir avec les soignants, car  c’est un peu d’air frais et et d’innocence, un peu d’insouciance (ce qui me fait rire, car je ne suis vraiment pas jeune), qui rentre avec eux.

Aujourd’hui, j’entends encore la voix de cette soignante, qui me dit : 

«Nous  voyons toujours votre maman accrochée à son verre de vin, dans la grande salle à manger, histoire de dire que jusqu’au bout, ni la mort, ni la maladie, n’auront eu raison de son plaisir, de sa volonté  et de son appétence à vivre.
Même la vieillesse, l’extrême grande vieillesse, et la maladie , estimait-elle, n’avaient  pas le droit de la priver de cette ultime plaisir.

Ma mère est rentrée en EHPAD après avoir été condamnée lors de l’épidémie de COVID en 2021.
Elle n’a jamais pu en ressortir , étant trop affaiblie, et jusqu’au bout. 
Un an avant sa mort, elle s’est cassée le tibia, elle n’a plus pu remarcher de sa vie , vivante, en fauteuil roulant et tributaire des autres, emmurée dans cette grande vieillesse sordide.

Et pendant trois ans, elle a lutté comme une reine pour vivre décemment , avec l’aide de sa fille.
Nous avons fait « comme si de rien n’était. ».. 

La mort a eu raison d’elle, au mois d’août 2024, comme elle aura raison de nous, un jour..le dernier.

EDG
Mars 2025

 


Publié le 09/03/2025 / 12 lectures
Commentaires
Publié le 09/03/2025
Bonsoir Evelyne et merci pour ton texte si sensible et intime, douloureux car encore récent. Tu y décrit si bien les solitudes et tous les enjeux de la vieillesse et les parades mises en oeuvre pour ne pas dépérir, ou plus justement ne pas dépérir trop vite. Avoir des visites est un but et en conséquence une force renouvelée qui aide à affronter les nouvelles semaines qui se succèdent sachant bien que l’une d’entre elle sera comme tu le dis de façon implacable à la fin de ton texte, la dernière. Emu je suis, merci Evelyne.
Publié le 12/03/2025
Belle sensibilité et regard sans aménité sur les fins de vie. Texte fort, texte ontologique. J'aime. Merci
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