Un Noël pas comme les autres

Publié le 18/12/2021
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C’est arrivé ce matin - le 24 - au réveil. 



Vague envie d’aller plus loin. Désir de courir un 800 mètres. De chanter de danser debout au-dessus du pont. De plonger dans le canal de l’Ourcq. 



Et je vais plus loin. Et je cours un 800 mètres. Et je chante et je danse debout au-dessus du pont. 



On les plante avec le doigt... On les plante avec le pied... On les plante avec la main...  



Et je plonge dans le canal de l’Ourcq.  



Pas pour me suicider.  



Réalité d’un corps physique.  



Être un corps qui vit - rien qu’un corps qui vit.  



 



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Réveillon. Et brouhaha - 7 adultes et 3 p’tits loups qui courent dans un salon de 20 m².  



Les canapés poussés. Rallonges placées. On sort assiettes couverts verres, et toutes les petites décos de Noël qu’on pose.  



Belle énergie. Je souris. Des effluves de petits fours, de chapon à la truffe, de pommes dauphines.  



C’est l’heure : tout y est. Autour de la table. Ils ont le verre à la main. Ils trinquent.    



 



Les fenêtres s'éclairent. Bruit paisible des fous rires. Des souvenirs qu’on raconte.  



L’enfant pour qui la terre n’est pas ronde parce qu’elle est pleine de bosses.  



Ou l’enfant qui saute du toboggan parce qu’il pense voler.  



Ou l’enfant qui se croit ivre parce qu’il a bu trop de champomy.  



Et bien d’autres encore.  



Des enfants adultes aujourd’hui.  



Qui racontent ces histoires que j’ai tant racontées.  



 



Les mille chemins de pensées qui m’effraient sont à l’instant obsolètes - je me détends : la partie est gagnée. 



Ça n’est plus la nuit, une douce lumière un doux éclat - l’intense clarté n’est pas utile quand on cherche à prêter l'oreille.  



Visage de l’homme libre, la vue sans crainte ni rage, et plus étendue - aveugle des membres décharnés.  



Découvrir le ciel de son nuage, le vêtir de vos rires - bulles de savon irisées. 



Ouvrir les yeux sans ciller - une presque sensation des pieds et des mains.  



Je ne m’accroche plus au sol, la pluie n’est plus froide, un jour sans blessure - je cours doucement les heures. 



C’est la demeure des sens titillés - un juste plaisir. 



 



Ce sont 3 lettres. SLA. Sclérose latérale amyotrophique. Maladie de Charcot. Le coup de massue. Comprendre trop vite où on va. Où on s’en va. Et l’asséner à ceux qu’on aime.   



Trois années passées... 



On les plante avec le nez... On les plante avec le coude...  



Alors on décide de dire au revoir. C’est courageux d’aller jusqu’au bout. C’est courageux aussi de partir avant. C’est un choix un droit - ma liberté. 



Je ne cours plus un 800 mètres. Je ne chante plus, ne danse plus debout au-dessus du pont. Je ne plonge plus dans le canal de l’Ourcq. Mais je ne me suicide pas. Je pars. 



Je la remercie, la vie. C’est comme ça que je la quitte. Sans remords, ni regrets. 



 



Un dernier Noël. Et c’est de l’amour partout.  



Et de la musique. L’un au piano, l’autre à la guitare.  



Et la petite dernière avec ma flûte de pan. Merveilleuse surprise.  



Elle a appris tout récemment pour toi. Flûte des deux mains.  



La droite qui supporte l’instrument, la gauche symétrique à la droite.  



Joy in the world. Jingle bells. Silent night. 



 



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Le lendemain matin, le réveil est plus étrange encore. Tu sens ton corps se diviser. 



Devenir autre. Tu t’écartèles. Tu es le roseau. Tu es flûte de pan. 



 



 



« Il faut quitter la vie comme Ulysse Nausicaa – bénissant plutôt qu’amoureux. »  



Nietzsche Ecce homo 

Commentaires
Une bien cruelle métamorphose
Publié le 18/12/2021
C’est un texte émouvant et touchant de justesse. Une ode à la vie pour condamner la mort de cette cruelle injustice d’ôter les petits riens quotidiens qui sont pourtant tout lorsque l’on prend conscience qu’ils ne seront plus. Un adieu digne et bouleversant. Merci Allegoria, j’ai ressenti à la lecture que chaque mot était pesé et soigneusement sélectionné.
Merci Léo
Publié le 2021-12-22
Oui, texte pas évident à écrire.. et chaque mot pesé :)
Pour Allegoria
Publié le 18/12/2021
Je découvre votre texte très chère Allegoria. J'aimerais le disséquer, déceler ceci et cela dans la trame. Mais je suis bien trop bouleversé pour ça. Si l'écriture permet de se confier d'une manière aussi magnifique, si juste, alors c'est qu'il reste encore à chacun d'entre nous un moyen de crier notre amour, notre douleur et notre espoir désespéré. Merci Allegoria.. Tellement
Cher Fabien
Publié le 2021-12-22
Merci pour ce commentaire touchant. J'ai sans doute moins disséqué ce texte aussi - gorge bien nouée.. :)
Tu es flûte de Pan
Publié le 19/12/2021
Voilà un texte aussi beau que douloureux. Sur lequel je trouve peu de mots à mettre, à part ces deux-là : beau douloureux Merci Allegoria
Beau douloureux
Publié le 2021-12-22
Merci Hélène pour ces deux termes associés. Qui peuvent composer/exprimer bien des sens :)
à allegoria
Publié le 19/12/2021
Très beau texte qui m'a beaucoup émue, du sourires aux presque larmes. Savourer les instants, le présent, un moment de fête, savoir que c'est le dernier, et l'accepter, tout simplement, avec force et courage, en remerciant la vie pour ses cadeaux. Un texte généreux empli d'amour et de souffrance mélangés mais qui finit sur une note positive malgré tout. En bref, encore une fois, bravo, ma chère Allégoria!
Chère Vickie
Publié le 2021-12-22
Tu résumes le texte d'une manière tellement belle, juste, et droit au cœur. Merci beaucoup :)
A allegoria
Publié le 20/12/2021
Quel texte vibrant ! Quelle émotion ressentie!!! Oups . De tout coeur j'espère que c'est une fiction! Souvent j'ai pensé... et si... Que ferais-tu toi la Vivi pleine de vie?.Oui c'est difficile... Beau défi relevé ... kissous
Merci beaucoup Vivi
Publié le 2021-12-22
C'est vrai, on se pose parfois cette question du "..et si..". Et pourtant, il est sans doute impossible d'imaginer une telle situation, avant de s'y trouver confronté.. :)
Bel équilibre !
Publié le 13/02/2022
entre la tristesse et la joie. Noël. J'ai été touché par ce texte et les évocations des détails que chacun ressent. Souvenirs de mes proches maintenant loin me sont revenus. Beaucoup de bienveillance dans ton texte, Allegoria, celle précisément dont je regrette de ne pas avoir fait preuve. Mais c'est irrattrapable. J'aurais du lire ton texte plus tôt mais je ne l'aurais pas compris.
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