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Les apparitions de Noël, de Charles Dickens
Le second des trois esprits

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Réveillé au milieu d’un ronflement des plus sonores, s’asseyant sur son lit pour recueillir ses pensées, Scrooge n’eut pas besoin qu’on lui dît que l’horloge allait de nouveau sonner une heure. Il comprit qu’il retrouvait, juste au moment convenable, l’usage de ses sens pour se mettre en communication avec le second messager qui lui était envoyé par l’intervention de Jacob Marley. Il se sentit même la force d’ouvrir tous ses rideaux de sa propre main et d’attendre fièrement la nouvelle apparition.

Ainsi prêt à tout, il écouta l’horloge ; mais cette fois, autre surprise, personne ne se montra ; seulement il se vit entouré d’une lumière qui lui causa un autre genre d’alarme, craignant d’être la victime d’un cas intéressant de combustion instantanée sans avoir la consolation de le savoir. Peu à peu, cependant, il se rassura en s’apercevant que cette lumière partait de la chambre voisine. Il se leva à petit bruit et se glissa en pantoufles jusqu’à la porte. Au moment où il mettait la main sur la serrure : « Entrez, Scrooge ! » lui cria une voix inconnue. Il obéit. 

Cette seconde pièce était bien le salon de son appartement, il n’y avait pas à en douter ; mais elle avait subi une transformation surprenante. Les murs et le plafond étaient si artistement décorés de feuillage qu’on eût dit un bosquet. De toutes ces touffes, de toutes ces guirlandes, pendaient des fruits brillants ; les feuilles lustrées des rameaux de buis, de gui, de laurier et de lierre, reflétaient la lumière comme autant de petits miroirs. Dans la cheminée flambait un large feu, tel que ce foyer malheureux n’en avait vu depuis bien des hivers, du temps de Marley et du temps de Scrooge ; sur le plancher une espèce de trône était formé par une accumulation de dindes et d’oies grasses, de poulardes et de chapons, de jambons et de roast-beefs froids, de gibier et de cochons de lait, de ronds de saucisses, de pâtés, de plumpoudings, de barils d’huîtres, de marrons rôtis, de pommes vermeilles, d’oranges dorées, de poires juteuses, d’immenses gâteaux et de bowls de punch qui parfumaient l’appartement de leur délicieuse vapeur. Mollement assis sur ce trophée gastronomique, était un joyeux géant, superbe à voir, armé d’une torche, assez semblable à une corne d’abondance, qui illumina la face de Scrooge lorsqu’il entrebâilla la porte. 

— Entrez I s’écria l’Esprit ; entrez, mon cher, et faisons connaissance. »

Scrooge entra timidement et la tête basse : ce n’était plus ce Scrooge si rogue d’auparavant, et quoique les yeux de ce second Esprit fussent bienveillants, il n’osait les rencontrer. 

« Je suis l’Esprit de Noël présent, dit l’Esprit ; regardez-moi donc ! »

Scrooge le regarda alors avec respect. Il était vêtu d’une tunique verte, bordée de fourrure blanche, et drapée si négligemment autour de son corps, qu’on découvrait sa large poitrine, comme dédaignant de se cacher par aucun artifice ; ses pieds sortaient nus des amples plis de cette robe, et sur sa tête il n’avait d’autre coiffure qu’une couronne de houx parsemée de quelques petits glaçons. Ses longs cheveux bruns flottaient librement ; il y avait un air de liberté dans sa figure réjouie, ses yeux brillants, sa main tendue ouverte, sa voix joyeuse et toute sa personne. Autour de sa taille une ceinture attachait un fourreau antique, mais sans épée et rongé par la rouille. 

« Vous n’avez jamais vu mon semblable, eh ! s’écria l’Esprit. 

— Jamais, répondit Scrooge. 

— Jamais vous n’êtes sorti avec les plus jeunes membres de ma famille ; je veux dire mes aînés de quelques hivers, car je suis très-jeune moi-même. 

— Je ne pense pas… j’ai peur que non… Avez-vous beaucoup de frères, Esprit ?

— Plus de dix-huit cents. 

— Famille terriblement nombreuse à nourrir ! » murmura Scrooge. 

L’Esprit de Noël présent se leva. « Esprit, dit Scrooge avec soumission, conduisez-moi où vous voudrez. Je fus conduit contre mon gré, la nuit dernière, et j’ai reçu une leçon dont je recueille le fruit. Cette nuit, si vous avez à m’apprendre quelque chose, je veux en profiter. 

— Touchez ma robe. »

Scrooge obéit et s’y cramponna… Houx, gui, baies rouges, lierre, oies, gibier, volailles, jambons, viandes rôties, marcassins, saucisses, huîtres, pâtés, poudings, fruits et punch… tout s’évanouit à l’instant. Scrooge vit disparaître aussi la chambre, le feu, la joyeuse clarté : à la nuit succédait le jour, et ils se trouvèrent dans les rues, le matin de Noël : le froid étant sévère, les gens faisaient une singulière musique en balayant la neige de l’entrée de leur maison et de leur toiture, pendant que les jeunes garçons imitaient à leur manière les tempêtes de frimas et les avalanches. 

Les façades des maisons et les fenêtres paraissaient bien noires par le contraste de la belle couche de neige qui couvrait les toits ; mais la neige des rues était déjà sillonnée par les roues des voitures qui y creusaient de sales ornières jaunâtres converties peu à peu en ruisseaux bourbeux ; le ciel restait sombre et un épais brouillard descendait en atomes de suie, comme si toutes les cheminées de la Grande-Bretagne avaient pris feu de concert et dégorgeaient leurs tuyaux. Rien de très-gai par conséquent dans la température ou l’aspect de la ville… et cependant il se répandait dans ces mêmes rues brumeuses un sentiment de gaîté que n’aurait pu leur donner le plus riche rayon de soleil ; car les hommes qui balayaient les toits se provoquaient par des propos plaisants, et de temps à autre échangeaient quelques balles de neige, innocents combats moins dangereux encore que ceux de la parole et qui excitaient également le rire par l’adresse et la maladresse des combattants. Les boutiques des marchands de volailles étaient encore à demi-ouvertes et celles des fruitiers étalaient toutes leurs richesses : gros sacs de marrons qui débordaient, ognons d’Espagne à larges côtes rubicondes, rappelant l’embonpoint des moines espagnols, pyramides de pommes et de poires, grappes de raisins qui faisaient venir l’eau à la bouche des passants, tas de noisettes réveillant le souvenir des promenades dans les bois odorants, corbeilles d’oranges et de limons, dessert doré, venu des climats favorisés du soleil ! 

Mais les épiciers… oh ! les épiciers ! quelles tentations éprouvait celui qui se hasardait à jeter un coup-d’œil entre les interstices de leurs contrevents ! quel parfum s’exhalait de leur thé et de leur café, de leurs raisins secs, de leurs blanches amandes, de leurs clous de girofle, de leurs dragées et de leurs fruits confits saupoudrés de sucre, de leurs figues, de leurs pruneaux et de leurs bonbons si curieusement décorés pour la Noël !

Les cloches font entendre leurs voix de bronze, appelant les chrétiens à l’église et à la chapelle : la foule remplit les rues, chacun vêtu de son plus bel habit et l’air heureux. En même temps de toutes les rues, de tous les passages, de toutes les cours sortent des gens qui portent au four du boulanger le plat dont ils espèrent se régaler. L’Esprit paraissait vivement s’intéresser à eux, car il se posta, avec Scrooge à son côté, sur le seuil d’une boulangerie, et il les arrosait d’encens avec sa torche… Singulière torche que la sienne ! car, une fois, deux porteurs de dîner, s’étant pris de querelle après s’être rudement coudoyés, l’Esprit secoua sur eux quelques gouttes d’eau en place de flamme et la paix fut faite, les querelleurs s’écriant que c’était une honte de se disputer le jour de Noël… Oh ! qu’ils avaient bien raison !

Les cloches se turent, les portes des boulangers se fermèrent, et cependant on croyait voir encore comme une image réjouissante de tous ces dîners de Noël dans la fumée qui tourbillonnait au-dessus de chaque four. 

« Y a-t-il donc une saveur particulière dans ce qui tombe de votre torche ? demanda Scrooge.

— Oui, la mienne.

— Se communiquerait-elle à toute espèce de dîner aujourd’hui ?

— À tout dîner partagé avec cordialité… et plus encore à ceux des plus pauvres.

— Et pourquoi ?

— Parce que ce sont ceux qui en ont le plus besoin… mais je veux vous faire assister à l’un de ceux-ci. »

Et à ces mots, Scrooge et l’Esprit, transportés dans les faubourgs de Londres, s’arrêtèrent sur le seuil d’une maison que l’Esprit bénit avant d’entrer en secouant sa torche avec un sourire. C’était la maison de Bob Cratchit, le commis même de Scrooge, ce pauvre commis à quinze shellings par semaine. — Bob n’est pas encore au logis ; mais il est attendu ; Mrs Cratchit sa femme n’a qu’une robe qui a été retournée deux fois : elle est en toilette cependant, tout autant qu’on peut l’être avec quelques sous de ruban : elle met la table, aidée de Belinda Cratchit, la seconde de ses filles, qui est parée… de rubans, comme sa mère, tandis que maître Pierre Cratchit, le fils aîné, qui plonge une fourchette dans le poêlon aux pommes de terre, mord du bout des lèvres les coins d’un monstrueux col de chemise, présent de son père, heureux de se voir si brave et regrettant de ne pouvoir aller montrer son linge dans les parcs fashionables. Voici deux petits Cratchit encore, garçon et fille, qui surviennent en criant qu’ils ont flairé l’oie de la porte du boulanger et l’ont reconnue pour leur oie. Ces petits Cratchit croient déjà mordre sur leur part ; ils dansent de bonheur et flattent leur frère aîné, qui souffle le feu jusqu’à ce que, bondissant sous le couvercle qui les étouffe, les pommes de terre demandent à être débarrassées de leur pellicule. 

« Qu’est-ce qui retient donc votre bien-aimé père, dit Mrs Cratchit, et votre frère Tiny Tim ?… Martha aussi était arrivée deux heures plus tôt, le dernier Noël… 

— Voici Martha, mère, s’écria justement une grande fille qui arrivait pour répondre elle — même à son nom. 

— Voici Martha, mère, répétèrent les deux petits Cratchit… Hourra ! Martha ! c’est que nous avons une fameuse oie !

— Le ciel vous bénisse, ma chère ! comme vous venez tard, dit Mrs Cratchit à Martha en l’embrassant une douzaine de fois et lui ôtant tendrement son chapeau et son châle. 

— Nous avions beaucoup d’ouvrage à livrer ce matin, ma mère, répondit Martha. 

— C’est bien, ma fille ; vous voilà. Asseyez-vous près du feu et chauffez-vous. 

— Non, non ! voici père qui vient, crièrent les deux petits Cratchit. Cachez-vous, Martha, cachez-vous ! »

Et Martha se cacha : Bob Cratchit entre ; le nœud de son foulard flotte sur son gilet ; ses habits râpés sont bien brossés pour leur donner un air de dimanche. Bob Cratchit portait Tiny Tim sur son épaule. Hélas ! le pauvre petit Tiny Tim ! il avait une béquille, et un cercle en fer lui maintenait les jambes !

« Eh donc ! où est Martha ? demanda Bob Cratchit. 

— Elle n’est pas venue encore, répondit Mrs Cratchit. 

— Pas venue ! dit Bob avec désappointement et un peu essoufflé ; car il avait porté Tiny Tim depuis l’église : être en retard le jour de Noël ! »

Martha souffrit de le voir contrarié même pour rire, et elle sortit de sa cachette en se jetant dans ses bras, pendant que les deux plus petits Cratchit entraînaient Tiny Tim vers la cuisine pour qu’il pût entendre bouillir le pouding. 

« Et comment s’est comporté le petit Tiny ? demanda Mrs Cratchit après avoir raillé Bob de sa crédulité… 

— Il s’est comporté comme un ange, répondit Bob. Cet enfant est singulier, vraiment : il a les idées les plus curieuses. Il me disait en revenant qu’il espérait avoir été aperçu dans l’église, parce qu’il est estropié et que ce doit être surtout le jour de Noël que les chrétiens aiment à se rappeler celui qui faisait marcher les boiteux et voir les aveugles. »

La voix de Bob tremblait pendant qu’il disait cela, et elle trembla plus encore quand il ajouta que Tiny Tim se fortifiait. 

On entendit retentir sa petite béquille sur le plancher, et Tiny rentra escorté par le petit frère et la petite sœur, qui le conduisirent à son escabelle près du feu. Bob alors, relevant ses manches, prit un citron, et avec de l’extrait de genièvre il composa une sauce piquante, puis il dit à maître Pierre et aux deux jeunes Cratchit d’aller chercher l’oie. — Ils revinrent bientôt en procession solennelle. 

À l’émotion qui s’empara de toute cette famille, vous auriez pu croire qu’une oie est le plus rare des volatiles, un phénomène emplumé, auprès duquel un cygne noir serait un lieu commun… Hélas ! l’oie était réellement un oiseau rare dans cette maison. Mrs Cratchit fit chauffer le jus de ce beau rôti, maître Pierre acheva de peler les pommes de terre, miss Belinda mit du sucre dans la sauce aux pommes, Martha essuya les assiettes tièdes, Bob assit Tiny Tim près de lui à l’un des coins de la table, les deux petits Cratchit placèrent les chaises pour tout le monde sans s’oublier, et une fois à leur poste, se mirent leurs cuillers dans la bouche, de peur d’être tentés de demander de l’oie avant que vînt leur tour d’être servis. Enfin la prière fut dite et il y eut un instant d’attente solennelle, lorsque MrsCratchit, promenant lentement son regard sur le couteau à découper, se prépara à le plonger dans les flancs de la bête, mais à peine l’eut-elle fait qu’un murmure de plaisir éclata autour d’elle : Tiny Tim lui-même, excité par les deux petits Cratchit, frappa sur la table avec le manche de son couteau et cria d’une voix faible : Hourra !

Jamais on ne vit oie pareille ! Bob déclara qu’il ne croyait pas qu’on en eût jamais fait cuire une si grosse, si grasse, si tendre, si savoureuse et à si bon marché ! Ce texte d’éloges fut commenté par l’admiration générale : avec la sauce aux pommes et les pommes de terre le dîner suffit à toute la famille… « Et vraiment ! dit Mrs Cratchit à la vue d’un os resté dans le plat, nous n’avons pas mangé tout ! » Cependant chacun en avait eu assez, et les petits Cratchit en particulier étaient bourrés de la garniture à la sauge et à l’ognon. Mais alors es assiettes étant changées par miss Belinda, Mrs Cratchit sortit seule… pour aller chercher le pouding !

Supposez qu’il soit manqué ! supposez qu’il se brise quand on le tournera ; supposez que quelqu’un ait sauté par-dessus le mur de la cour de derrière et l’ail volé pendant qu’on se régalait de l’oie… À cette fatale supposition, les deux petits Cratchit devinrent blêmes ! toutes sortes d’horreurs furent supposées en une minute. 

Mais quelle vapeur parfumée… il approche. C’est lui, c’est le pouding porté par Mrs Cratchit, qui sourit toute glorieuse en regardant ce délicieux pouding, si ferme, si rond, semblable à un boulet de canon, noyé dans un quart de pinte d’eau-de-vie incandescente et décoré d’une petite branche du houx de Noël !

Oh ! quel merveilleux pouding ! Bob Cratchit déclara que c’était selon lui le chef-d’œuvre de Mrs Cratchit, le plus admirable pouding qu’elle eût fait depuis leur mariage. Mrs Cratchit répondit qu’à présent qu’elle n’avait plus ce souci sur le cœur, elle avouerait qu’elle avait eu quelques doutes sur la quantité de farine : chacun eut un mot à dire ; mais nul ne se permit de remarquer que c’était un bien petit pouding pour une si nombreuse famille. Il y aurait eu blasphème à le penser. 

Le dîner terminé, la nappe enlevée, un coup de balai fut donné au foyer et l’on rajusta le feu, où l’on fit un cercle, c’est-à-dire un demi-cercle autour d’une autre table sur laquelle des oranges et des pommes servirent de dessert pendant que des marrons cuisaient sur les cendres. « Allons ! dit Bob Cratchit, mes chers amis, je propose une première santé : un joyeux Noél pour nous tous, et que Dieu nous bénisse ! » À ce souhait la famille fit écho. (’Dieu nous bénisse ! » répéta Tiny Tim, le dernier de tous. Tiny Tim était assis le plus près de Bob, qui tenait dans sa main sa petite main flétrie avec l’étreinte affectueuse d’un père craignant qu’on ne le prive de son enfant. 

« Esprit ! demanda Scrooge avec un intérêt qu’il n’avait jamais éprouvé, apprenez-moi si Tiny Tim vivra. »

L’Esprit répondit : « Je vois un siège vide dans le coin de la cheminée et une béquille solitaire qu’on garde soigneusement. Si ces images ne changent pas dans l’avenir, cet enfant ne peut vivre. 

— Non, non, dit Scrooge ; oh ! non, bon Esprit, dites-moi qu’il vivra. 

— Si ces images ne changent pas dans l’avenir, répéta l’Esprit, aucun autre Noël ne retrouvera l’enfant ici. Eh bien ! quoi ? s’il meurt… que peut-il faire de mieux ? il diminuera le superflu de la population. »

Scrooge baissa tristement la tête en entendant l’Esprit citer ses propres paroles, et il fut accablé de repentir. 

« Homme, lui dit l’Esprit, si vous avez un cœur d’homme et non un cœur de pierre, ne vous servez plus de ce jargon jusqu’à ce que vous ayez appris ce que c’est que ce superflu et où il réside. Est-ce à vous de décider quels sont ceux qui doivent vivre et quels sont ceux qui doivent mourir ? Il se peut qu’aux yeux de la Providence vous soyez moins digne de vivre que des millions de créatures semblable à l’enfant de ce pauvre homme. Grand Dieu ! entendre l’insecte sur sa feuille déclarer qu’il y a trop d’insectes vivants parmi ceux qui ont faim dans la poussière ! »

Scrooge s’humilia sous cette réprimande de l’Esprit et baissa les yeux, tout tremblant ; mais il les releva bientôt en entendant prononcer son nom. 

« Maintenant, disait Bob, je veux vous proposer la santé de M. Scrooge, celui à qui nous devons ce repas. 

— Lui, en vérité ! s’écria Mrs Cratchit, je voudrais le tenir ici, je le régalerais d’une vérité de ma façon. 

— Ma chère, dit Bob, les enfants… le jour de Noël… 

— Il faut, en effet, que ce soit Noël pour proposer la santé d’un homme aussi dur, aussi avare, aussi odieux que M. Scrooge. Vous savez s’il est tout cela, Robert : vous le savez mieux que personne, mon pauvre ami !

— Ma chère, répéta Bob, le jour de Noël !

— Pour l’amour de vous et pour Noël, je consens, puisque vous le voulez, à boire cette santé, répondit Mrs Cratchit ; je lui souhaite donc une longue vie, une bonne fête de Noël et une bonne année. Il doit être très-joyeux et très-heureux en un pareil jour, je n’en doute pas. »

La santé fut bue aussi par les enfants, mais sans cordialité ; par Tiny Tim aussi, mais avec plus que de l’indifférence. Scrooge était l’ogre de la famille : la mention de son nom jeta un nuage pendant cinq minutes sur la gaîté de ces bonnes gens ; mais ces cinq minutes passées, ils devinrent dix fois plus gais qu’auparavant. Bob Cratchit leur apprit qu’il avait en vue une place pour son fils Pierre, une place qui lui vaudrait six schellings et six pences par semaine. Les deux plus petits Cratchit de rire de bon cœur en pensant que Pierre serait un commis, et Pierre lui-même parut un moment pensif en regardant le feu comme s’il rêvait déjà à l’emploi de ses futurs appointements. Martha, en apprentissage chez une couturière, raconta alors combien elle avait travaillé dans ce dernier mois, et ajouta qu’elle se proposait de rester au lit le lendemain, jour de repos passé à la maison. Pendant tout ce babil, les marrons et la bière circulaient à la ronde, et enfin Tiny Tim chanta une ballade sur un enfant égaré au milieu de la neige : Tiny Tim avait une petite voix plaintive et il chanta bien. 

Ainsi se passa cette veille de Noël pour la famille de Bob Cratchit. Ce n’était pas une belle famille ; ce n’était pas une famille bien nippée ; ses membres portaient des souliers qui n’étaient pas imperméables ; leur garde-robe était toujours mal garnie, et il y avait probablement quelques-unes de leurs hardes chez le prêteur sur gages ; mais ils étaient heureux, reconnaissants, charmés les uns des autres et contents de tout. Lorsqu’ils allèrent se coucher sous une pluie d’encens que l’Esprit fit descendre sur eux de sa torche magique, Scrooge les suivit tous de l’œil, et surtout Tiny Tim. 

Pendant ce temps-là il se faisait nuit noire et la neige tombait à gros flocons ; cependant Scrooge et l’Esprit, en se retrouvant dans les rues, n’y rencontrèrent que des figures enchantées, des enfants allant au-devant de leurs grands parents, oncles, tantes, frères et sœurs ; des jeunes filles encapuchonnées et en souliers fourrés, jasant entre elles et se rendant d’un pied léger chez un proche voisin, où malheur aux célibataires qui voyaient venir ces sirènes… et elles s’en doutaient, les malignes filles. Ce spectacle, aperçu aux reflets qui s’échappaient de tous les foyers, de tous les fours, de toutes les cuisines, réjouissait l’Esprit, qui éparpillait les étincelles de sa torche sur les divers groupes et même sur les allumeurs de réverbères, qui riaient comme tout le monde, ce jour-là. 

Tout-à-coup, sans que l’Esprit l’eût prévenu, ce fut au milieu d’une lande déserte que Scrooge se trouva transporté avec lui : vaste plaine parsemée de monstrueux tas de pierres comme si c’eût été un cimetière de géants : la dernière trace rougeâtre laissée par le soleil couchant éclairait d’un dernier et sombre regard la nuit, devenue de plus en plus épaisse. 

« Où sommes-nous ? demanda Scrooge. 

— Dans un lieu où vivent les mineurs, ceux qui travaillent dans les entrailles de la terre, répondit l’Esprit ; — mais ils me connaissent ; regardez. »

Une lumière brilla à la croisée d’une hutte et ils hâtèrent le pas de ce côté. Entrant à travers un mur de boue, ils trouvèrent une joyeuse compagnie autour d’un superbe feu : un vieillard et sa vieille compagne, avec leurs enfants et leurs petits enfants tous endimanchés. Le vieillard, avec une voix qui, par moment, s’élevait au-dessus du bruit du vent sur la lande déserte, leur chantait un noël, chanson déjà bien vieille lorsqu’il était en nourrice, et ses enfants faisaient chorus ; chaque fois qu’ils répétaient le refrain, le vieillard sentait redoubler sa vigueur et chantait plus fort qu’eux. 

L’Esprit ne s’arrêta pas là, et disant à Scrooge de s’attacher à sa robe, il le transporta… jugez de la terreur de Scrooge, il le transporta en pleine mer. En tournant la tête, Scrooge aperçut les derniers rochers du rivage, et ses oreilles furent assourdies du mugissement des flots qui tourbillonnaient dans une suite de cavernes creusées sous ses pas. Au milieu de la mer même, sur un récif assiégé par une éternelle tempête, s’élevait un phare solitaire. Eh bien ! là encore, les deux gardiens de la lumière amie des matelots, avaient allumé un feu qui rayonnait sur l’abîme : joignant leurs mains calleuses par-dessus une table grossière, ils se souhaitaient une joyeuse fête de Noël en buvant leur grog, et le plus âgé des deux, à la face hâlée, semblable à la sombre tête qui orne l’avant d’un navire, entonna une chanson qu’on eût prise pour un autre ouragan. 

L’Esprit ne s’arrêta pas là non plus, et entraînant Scrooge par-dessus la vaste étendue de l’eau salée, il le débarqua sur un vaisseau, où le capitaine, les officiers de quart et les hommes de l’équipage étaient tous sous l’influence de Noël, les uns fredonnant un air de circonstance, les autres s’entretenant avec leurs camarades de ce qu’ils avaient fait naguère ou jadis à pareil jour. 

Soudain, tandis que Scrooge écoutait, encore étourdi, le bruit des vents et des vagues, réfléchissant au périlleux voyage qu’il accomplissait, il entendit avec surprise un grand éclat de rire… avec plus de surprise encore il reconnut que cet éclat de rire provenait de son propre neveu et qu’il était dans une chambre bien éclairée, avec l’Esprit souriant à côté de lui et contemplant avec une approbation affable l’heureux rieur… tant celui-ci riait de bon cœur. Le rire, par compensation, n’est pas moins contagieux que les larmes : le neveu de Scrooge ne riait pas seul : la nièce de Scrooge, sa femme, riait comme son mari, et leurs hôtes ne riaient pas moins que le mari et la femme. 

« Ah ! ah ! ah ! disait le neveu de Scrooge ; sur mon honneur, il a prétendu que Noël était une bêtise : ah ! ah ! ah ! et il le pensait. 

— Deux fois honte à lui, Fred, répondit la nièce indignée de Scrooge… Parlez — moi des femmes ; elles ne font rien à moitié ; elles y vont toujours bon jeu bon argent. » La nièce de Scrooge était jolie, très-jolie, avec une charmante figure, des joues à fossettes, un air éveillé et étonné, une bouche rose qui appelait le baiser, un menton gracieux et des yeux d’une vivacité agaçante. 

« C’est un drôle de corps, en effet, dit le neveu de Scrooge, et qui pourrait être plus amusant encore… mais il porte la peine de ses défauts et je n’ai rien à dire contre lui. 

— Je suis sûre qu’il est très-riche, Fred, n’est-ce pas ? au moins vous me le dites. 

— Et qu’importe sa richesse, ma chère ! quel usage en fait-il ? à quoi lui sert-elle ? il n’a pas même la satisfaction, ah ! ah ! ah ! de penser que nous en ferons un jour meilleur usage que lui. 

— Il m’impatiente ! poursuivit la nièce, et les sœurs de la nièce et toutes les autres dames là présentes exprimèrent la même opinion. 

— Quant à moi, reprit le neveu, je n’ai pas le courage de lui en vouloir ; je le plains plutôt : qui souffre de ses humeurs noires ? lui tout le premier ; il s’est mis en tête de nous faire mauvais visage et de ne pas venir dîner avec nous : qu’y gagne-t-il ? il est vrai qu’il n’y perd pas un bon dîner. 

— Et moi je crois qu’il en perd un très-bon, dit la nièce de Scrooge ; chacun de le dire comme elle, et comme ils l’avaient mangé, étant au dessert, ils parlaient en juges compétents. 

— Si vous ne m’aviez interrompu, reprit le neveu de Scrooge, j’allais ajouter qu’il perdait une compagnie plus agréable que celle de ses propres pensées, soit dans son vieux comptoir, soit dans sa chambre, autre nid à poussière ; mais il a beau ne pas nous aimer, je veux lui offrir la même chance tous les ans, car je le plains. Qu’il se moque de Noël jusqu’à sa mort, il ne peut qu’en penser plus favorablement à la longue, en me voyant chaque année venir toujours de bonne humeur lui demander : Oncle Scrooge, comment vous portez-vous ? Si je l’amenais à laisser cinquante livres sterling à son pauvre commis, ce serait toujours cela d’obtenu… et je crois l’avoir un peu ébranlé hier au soir… »

L’idée qu’exprimait le neveu de Scrooge, l’idée d’avoir ébranlé son oncle, les fit tous rire ; et lui, heureux de voir rire, fût-ce à ses dépens, les encouragea dans leur gaieté en faisant circuler joyeusement la bouteille. 

Après le thé, on fit de la musique ; car c’était une famille de musiciens, qui exécutaient admirablement, je vous assure, et surtout Toper, l’ami du neveu de Scrooge, qui faisait gronder sa basse comme un artiste sans qu’on vît se gonfler les veines de son front et tout son visage devenir rouge. La nièce de Scrooge pinçait très-bien de la harpe : entre autres morceaux, elle joua ce soir-là un petit air bien simple, un air de rien, mais justement l’air favori de la petite sœur de Scrooge, celle qui était allée chercher son frère au pensionnat. À ces sons si familiers, Scrooge, attendri de plus en plus, vit apparaître encore toutes les images qu’avait naguère évoquées l’Esprit de Noël passé ; il se dit à lui-même que s’il avait entendu ces notes plus souvent, il aurait pu être moins indifférent aux douceurs de cette vie. 

Mais la soirée ne fut pas consacrée tout entière à la musique. On joua aux gages touchés ; car il est bon de redevenir enfant quelquefois, et surtout à Noël, qui est la fête du divin enfant. On joua aussi à colin-maillard, et ce fut Toper qui se laissa le premier bander les yeux. Comme ce fut le neveu de Scrooge qui les lui banda, mon opinion est que les deux amis étaient d’accord ; le prétendu aveugle y voyait si bien, qu’il poursuivit exclusivement une seule et même personne, et c’était la propre sœur de la nièce de Scrooge, une bonne grosse fille qui eut beau fuir et se cacher, tantôt derrière un fauteuil, tantôt derrière un rideau… elle fut prise. Et savez-vous l’atroce conduite de Toper ? Prétendant ne pas la reconnaître, il voulut absolument toucher son bonnet, puis celui de ses doigts qui avait une certaine bague, et mettre la main sur la chaîne qu’elle portait au cou… l’indigne Toper ! Il paraît que la bonne fille crut devoir lui en faire des reproches, et quand le mouchoir fut sur d’autres yeux, ils eurent ensemble une explication confidentielle dans l’embrasure de la croisée. 

À ce jeu-là et à d’autres, Scrooge prit tant de goût qu’il se serait volontiers mis de la partie, lorsqu’on proposa de jouer à oui ou non : — Je pense à quelqu’un ou à quelque chose ; devinez : je vous répondrai oui ou je répondrai non. — « Je pense, dit Toper à un animal, à un animal vivant, à un animal très-désagréable, à un animal sauvage, à un animal qui tantôt grogne et tantôt parle, qui habite à Londres, qui se promène dans les rues, qu’on ne montre pas pour de l’argent, qu’on ne musèle pas, qui ne vit pas dans une ménagerie, qu’on ne tue pas chez le boucher, qui n’est ni un cheval, ni un âne, ni une vache, ni un taureau, ni un tigre, ni un chien, ni un pourceau, ni un chat, ni même un ours. Devinez. » — J’y suis, j’y suis, s’écria la nièce de Scrooge. — Qu’est-ce ? voyons ? — C’est l’oncle Scro-o-o-o-oge. »

Les éclats de rire furent universels, et le neveu de Scrooge de rire plus que les autres, mais il se hâta d’ajouter : « En vérité, le cher oncle nous a trop amusés pour que nous puissions refuser de boire à sa santé : allons, un verre de vin chaud à l’oncle Scrooge. 

— À l’oncle Scrooge, répéta-t-on en chœur ; joyeux Noël et bonne année à l’oncle Scrooge ! » 

L’oncle Scrooge s’était si bien laissé gagner par l’hilarité générale, qu’il aurait fait honneur au toast de la compagnie et prononcé un discours de remercîment, si l’Esprit lui en avait donné le temps ; mais déjà l’Esprit et l’oncle Scrooge avaient repris le cours de leurs voyages. Ils virent bien du pays, bien du monde, et partout des cœurs heureux. L’Esprit s’approchait du lit des malades, et ils croyaient renaître à la santé ; il s’approchait d’un exilé, et il se croyait dans sa patrie, — d’un homme dans la peine, et il espérait, — d’un indigent, et il était riche. À l’hôpital, dans la prison, partout où la porte, n’était pas follement fermée à l’Esprit de Noël, l’Esprit laissait sa bénédiction et donnait une leçon nouvelle à Scrooge. 

Ce fut là une longue nuit, si ce voyage ne dura qu’une nuit, et Scrooge en douta, se persuadant que plusieurs fêtes de Noël avaient été condensées pour lui en une seule. Autre chose étrange, tandis que Scrooge restait le même dans sa forme extérieure, l’Esprit devenait visiblement plus vieux. Scrooge, en sortant d’un réveillon d’enfants, remarqua ses cheveux blanchis, et lui demanda enfin si les Esprits avaient une vie si courte. 

« Ma vie sur ce globe est très-courte en effet, répondit l’Esprit ; elle finit cette nuit. 

— Cette nuit ! s’écria Scrooge. 

— Oui, à minuit… Écoutez, l’heure s’approche. » L’horloge sonnait les trois-quarts de onze heures. 

« Pardonnez mon indiscrétion, dit Scrooge, en regardant attentivement la tunique de l’Esprit, mais il me semble voir quelque chose de singulier qui s’agite sous votre robe… Est-ce un pied ou une main ?

— Vous allez voir, » répondit l’Esprit tristement. Et des plis de sa robe il dégagea deux enfants, deux misérables, abjectes et hideuses créatures, qui s’agenouillèrent en tombant. C’était un garçon et une fille, tous deux jaunes, maigres, à l’air famélique ; deux anges dégradés ou deux êtres diaboliques. Scrooge recula d’horreur. « Esprit, sont-ce vos enfants ? demanda-t-il.

— À moi ! dites qu’ils sont les enfants de l’homme, répondit l’Esprit, et ils s’attachent à moi en se plaignant de leur père. Celui-ci est l’Ignorance ; celle-ci est la Misère. Gardez-vous de l’un et de l’autre, mais du premier surtout, car je lis sur son front une horrible destinée… Renie-le, si tu l’oses, ajouta l’Esprit, s’adressant à Londres, toi qui l’engendras et qui sais parfois t’en servir pour tes factieux desseins… Mais tremble…

— N’ont-ils aucun lieu de refuge, aucune ressource ? s’écria Scrooge.

— N’y a-t-il pas des prisons ? répondit l’Esprit en lui renvoyant ironiquement pour la dernière fois ses propres paroles ; n’y a-t-il pas des maisons de travail forcé ? »

L’horloge sonnait minuit… Scrooge voulut regarder l’Esprit et ne le vit plus. Au dernier son de la cloche, il se souvint de la prédiction du vieux Jacob Marley ; il aperçut un fantôme solennel, enveloppé d’une robe à capuchon et qui venait à lui en glissant sur la terre comme une vapeur.

 

Publié le 25/08/2025 / 3 lectures
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