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Les apparitions de Noël, de Charles Dickens
Le dernier des esprits

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Le troisième Esprit arrivait lentement, gravement, silencieusement. Lorsqu’il le vit à deux pas de lui, Scrooge fléchit le genou, pressentant qu’il était menacé par quelque sombre mystère. La longue robe noire de cet Esprit lui cachait la tête, le visage et la taille, ne laissant voir que sa main étendue, sans laquelle il eût été difficile de détacher cette figure de la nuit qui l’entourait.

« Je suis en présence du fantôme de Noël futur ? » demanda Scrooge, surmontant assez sa terreur pour rompre le premier ce silence effrayant.

L’Esprit ne répondit rien ; mais sa main lui fit signe de regarder en bas.

« Vous allez me montrer les images des choses qui ne sont pas arrivées encore, mais qui arriveront dans la suite des temps, n’est-ce pas, Esprit ? »

À cette nouvelle question de Scrooge, l’Esprit se contenta d’incliner la tête : ce fut du moins ainsi que Scrooge interprêta un mouvement qu’il remarqua dans son capuchon.

Quoique commençant à s’habituer au commerce des Esprits, Scrooge éprouvait une telle terreur en présence de celui-ci, que ses jambes tremblaient sous lui et qu’il se sentit à peine la force de marcher, tout en se préparant à le suivre. L’Esprit s’arrêta un moment pour lui donner le temps de se remettre ; mais Scrooge sentait redoubler son horreur en pensant qu’à travers cette sombre enveloppe, des yeux se fixaient sur lui, tandis qu’il avait beau regarder il ne distinguait qu’une main de spectre et une masse noire.

« Esprit de l’avenir ! s’écria-t-il, je vous redoute plus qu’aucun des spectres que j’ai vus ; mais sachant que vous venez pour mon bien, et espérant vivre désormais tout autre que je n’étais, je suis préparé à vous accompagner avec un cœur reconnaissant. Ne me parlerez-vous pas ? »

Pas de réponse encore. La main seule lui fit signe de marcher.

« Précédez-moi, dit Scrooge, je vous prie ; la nuit avance, et je sais que le temps est précieux ; précédez-moi, Esprit. »

Le fantôme reprit sa marche solennelle ; Scrooge le suivit dans l’ombre de sa robe, et il lui sembla qu’il était transporté par elle. On ne pourrait pas dire précisément qu’ils entrèrent dans la ville. Ce fut plutôt la ville qui parut venir à eux et les entourer de son propre mouvement. Ils parvinrent ainsi au milieu de la Bourse, parmi les groupes de marchands et d’agioteurs, les uns faisant tinter l’argent dans leurs poches, les autres regardant leurs montres ou jouant d’un air pensif avec leurs breloques, tels que Scrooge les avait vus si souvent.

L’Esprit s’arrêta à côté de quelques-uns qui causaient entre eux et les montra à Scrooge, qui s’approcha pour écouter. « Non, répondait un gros homme à double menton, je n’en sais pas davantage ; tout ce que je sais, c’est qu’il est mort.

— Depuis quand ? demanda un second.

— La nuit dernière, je crois.

— Comment ! il est mort ? je croyais, moi, qu’il ne mourrait jamais, dit un troisième prenant une énorme prise de tabac dans une vaste tabatière.

— Qu’a-t-il fait de son argent ? demanda un gentleman dont le nez était surmonté d’une excroissance assez semblable à la crête d’un coq d’Inde.

— Je ne sais trop, répondit en baillant l’homme au double menton ; tout ce que je sais, c’est qu’il ne me l’a pas laissé à moi. »

Cette plaisanterie provoqua un rire général.

« Ce sera probablement un enterrement à bon marché, dit le même interlocuteur. Qui voulez-vous qui accompagne le cercueil ? On n’aura pas beaucoup de voitures de deuil à retenir. Si nous y allions de nous mêmes ?

— Je ne ferai pas d’objection s’il y a une collation, répliqua le monsieur à l’excroissance nasale ; mais si j’y vais je veux qu’on me nourrisse. »

Autre éclat de rire.

« Je vois qu’après tout, dit celui qui avait parlé le premier, je suis plus désintéressé que vous ; car je ne porte jamais de gants noirs et je ne fais jamais de collations : j’irai cependant si personne n’y veut aller. Quand j’y songe, j’étais, je crois, son meilleur ami ; nous ne nous rencontrions jamais sans nous parler. Adieu, messieurs, adieu. »

Ce groupe se dispersa et se mêla à d’autres. Scrooge demanda une explication à l’Esprit. Là-dessus le fantôme glissa dans une rue et montra du doigt deux passants qui s’abordaient. Scrooge écouta encore, pensant que l’explication était là.

Les deux interlocuteurs étaient de riches négociants de sa connaissance, et il s’était toujours piqué d’être avec eux dans de bonnes relations.

« Comment vous portez-vous ? dit l’un.

— Comment êtes-vous ? dit l’autre.

— Pas mal… Eh bien, le vieux pince-maille a eu son règlement de compte à la fin, eh !…

— On le dit… Il fait froid, n’est-ce pas ?

— C’est un temps de décembre. Vous n’êtes pas un patineur, je suppose ?

— Non, non… j’ai autre chose à faire. Bonjour. »

Pas un mot de plus, et les deux négociants se quittèrent.

Quelle importance pouvait donc attacher l’Esprit à des conversations en apparence si triviales ? qui était mort ? Ce n’était pas de Jacob Marley qu’il s’agissait… Ce défunt-là appartenait au passé. Scrooge suivait un Esprit que l’avenir seul regardait. Serait-ce ?… Scrooge se promit d’écouter de toutes ses oreilles et de regarder de tous ses yeux, mais surtout de remarquer sa propre image quand elle paraîtrait, s’attendant à trouver le mot de l’énigme dans la conduite que tiendrait ce futur lui. Il se chercha donc à sa place habituelle ; un autre l’y remplaçait, et vainement le cadran de la Bourse indiqua l’heure précise de sa venue ; personne qui lui ressemblât parmi cette multitude se pressant sur les degrés du porche de la Bourse. Sa surprise céda toutefois à cette réflexion qu’il méditait un changement complet dans sa vie habituelle.

Cependant le fantôme demeurait à côté de lui, toujours le bras tendu ; il sembla à Scrooge que l’œil invisible pénétrait la profondeur de sa pensée. Cela le fit frissonner.

Quittant le théâtre bruyant des affaires, ils allèrent dans un quartier obscur de la ville où Scrooge n’avait jamais mis le pied auparavant, quoiqu’il n’ignorât ni sa situation ni sa mauvaise renommée. Les rues étaient sales et étroites, les boutiques et les maisons misérables, les habitants à demi nus, mal chaussés, ivres et hideux. Des traverses et des ruelles vomissaient leurs émanations fétides et leurs immondices sur ce labyrinthe où tout respirait le crime, la boue et la misère. Entre toutes les portes de cet infâme repaire était celle d’une espèce de boutique-caverne, où l’on achetait le vieux fer, les vieilles bouteilles, les haillons, les débris de la boucherie et des os. Sur le plancher intérieur étaient empilés des clés rouillées, des clous, des chaînes, des gonds, des limes, des tringles, des plateaux de balance dépareillés, etc. ; des mystères qu’on ne sonde qu’avec dégoût se cachaient sous ces tas de loques, sous ces masses de graisse corrompue et ces sépulcres d’ossements. Assis auprès d’une étuve à charbon en briques, au milieu des articles de son commerce, un septuagénaire, vieux coquin à cheveux gris y se défendait contre le froid du dehors au moyen d’une sorte de rideau composé de linge usé suspendu à une corde, et il fumait sa pipe avec toute la volupté de la solitude.

Scrooge et l’Esprit se trouvèrent en présence de cet homme en même temps qu’une femme qui entra dans la boutique avec un lourd paquet. Elle fut suivie d’une autre chargée de même, et celle-ci presque immédiatement d’un homme en habit noir râpé : ces trois personnes tressaillirent en se reconnaissant ; mais après le premier ébahissement de leur surprise qu’avait partagée le marchand à la pipe, ils éclatèrent de rire tous les trois.

« Que la femme de journée passe la première, s’écria celle qui avait précédé les autres ; vienne ensuite la buandière, et le croque-mort en troisième. Dites donc, vieux Joe, est-ce là une chance ! Nous sommes venus ici tous les trois sans nous être donné le mot

— Vous ne pouviez vous rencontrer dans un meilleur endroit, lui répondit le vieux Joe en ôtant sa pipe de la bouche. Passez dans le salon : vous y avez vos entrées depuis longtemps, vous le savez, et ces deux autres ne sont pas des étrangers. Attendez que j’aie fermé la porte de la boutique. Ah ! comme elle grince ! je ne crois pas qu’il y ait ici un morceau de fer plus rouillé que ses gonds y et je suis sûr qu’il n’y a pas non plus chez moi d’os aussi vieux que les miens. Ah ! ah ! nous sommes assortis. Passez dans le salon, passez. »

Le salon était l’espace que le rideau de loques séparait de la boutique. Le marchand remua le feu avec un vieux morceau de fer de rampe, et ayant mouché sa lampe (c’était le soir) avec le tuyau de sa pipe, il la remit dans sa bouche.

Pendant ce temps-là cette femme, qui avait déjà parlé, jeta son paquet par terre et s’assit négligemment sur un tabouret ; puis, croisant ses coudes sur ses genoux, elle sembla provoquer d’un œil hardi les deux autres.

« Qu’y a-t-il donc ? Eh ! Mrs Dilber, dit-elle ensuite, chacun a le droit de prendre soin de soi-même. Eh ! c’est ce qu’il avait toujours fait, lui !

— C’est vrai, c’est bien vrai, répondit la buandière, nul homme plus que lui.

— Et pourquoi êtes-vous là à regarder comme quelqu’un qui aurait peur, ma chère ? lequel de nous trois vaut mieux que les autres ? Nous n’allons pas, j’espère, nous faire les cornes, eh ! je suppose.

— Non, certes, répondirent Mrs Dilber et le croquemort. Non, nous l’espérons bien.

— Eh bien, donc, suffit ! Qui est-ce qui est à plaindre de perdre quelques nippes comme celles-ci ? ce n’est pas un mort, je suppose.

— Non, certes, interrompit Mrs Dilber, en riant.

— S’il avait voulu les conserver après son trépas, le vieil écrou, poursuivit l’autre, pourquoi n’était-il pas plus généreux pendant sa vie ? S’il l’eût été, il aurait eu quelqu’un pour le veiller lorsqu’il a fallu lutter contre l’agonie, au lieu d’être tout seul pour rendre le dernier soupir.

— Vous n’avez jamais rien dit de plus vrai, repartit Mrs Dilber, vous venez de prononcer son jugement.

— Je regrette que mon paquet ne soit pas plus lourd, poursuivit la première femme, et il l’aurait été, vous devez me croire, si j’avais pu mettre la main sur quelque chose de plus. Ouvrez, ouvrez, vieux Joe, et voyons ce que cela vaut. Parlez net. Je n’ai pas peur d’être la première, ni peur qu’ils le voient. Nous savions bien que nous faisions nos petites affaires avant de nous rencontrer ici, je pense. Ce n’est pas péché : ouvrez le paquet, Joe. »

Mais la galanterie de l’homme en habit noir râpé ne voulut pas permettre qu’un autre que lui montât le premier sur la brèche, et il produisit son butin. Ce n’était pas grand’chose : une ou deux breloques de montre, un porte-crayon, deux boutons de manche et un agrafe de peu de valeur… c’était tout. Ces divers articles furent examinés et prisés séparément par le vieux Joe, qui marqua sur le mur avec de la craie les sommes qu’il prétendait en donner, et additionna le total.

— Voilà votre compte, dit-il, je n’ajouterai pas un autre demi-shelling, quand on me ferait bouillir. À un autre. »

Ce fut le tour de Mrs Dilber, qui déploya des draps, des serviettes, un habit et deux paires de bottes, avec deux cuillers à thé et une pince à sucre. Son compte lui fut fait sur le mur de la même manière.

« Je donne toujours trop aux dames, déclara le vieux Joe. C’est une faiblesse, et c’est ainsi que je me ruine. Voilà votre compte. Si vous me demandiez un penny de plus, je me repentirais d’être si libéral et rabattrais une demi-couronne.

— Et maintenant, défaites mon paquet, Joe, » dit la première femme.

Joe se mit à genoux pour être plus à portée de l’ouvrir, et après avoir défait plusieurs nœuds, il déploya une large étendue d’étoffe sombre.

« Qu’est-ce que cela d’abord ? demanda Joe, des rideaux de lit ?

— Oui, reprit la femme en riant et se penchant, les bras croisés, des rideaux de lit…

— Ah ça, les auriez-vous enlevés avec les anneaux pendant qu’il était encore là ? demanda Joe.

— Oui, répliqua-t-elle. Pourquoi pas ?

— Vous êtes née pour faire fortune, et fortune vous ferez, dit Joe.

— Certainement que je ne retirerai pas la main quand je pourrai la mettre sur quelque chose… ce ne sera pas du moins par égard pour un homme comme était celui-là, je vous le promets, Joe. Eh ! ne laissez pas couler l’huile de votre lampe sur les couvertures, maintenant.

— Ses couvertures ? demanda Joe.

— Et de qui donc seraient-elles ? Avez-vous peur qu’il prenne froid ?

— J’espère qu’il n’est pas mort de quelque mal contagieux, dites donc ? demanda tout-à-coup Joe, en interrompant sa revue.

— Avez-vous peur, mon vieux ? Vraiment, je ne l’ai pas assez fréquenté pour le savoir… Oh ! vous pouvez vous crever les yeux sur cette chemise, vous n’y trouverez pas un trou, ni une place usée. C’était sa meilleure et sa plus fine qu’on eut bien laissé perdre sans moi.

— Qu’appelez-vous laissé perdre ? demanda Joe.

— La lui mettre pour être enseveli, reprit-elle en riant, et quelqu’un avait été assez sot pour le faire, mais je la lui ai ôtée… le calicot est bien suffisant pour cet usage. Il n’est pas plus laid avec une chemise de calicot. »

Scrooge écoutait avec horreur ce dialogue. Ce groupe ramassé sur les dépouilles d’un mort et vu à la lueur d’une mauvaise lampe lui inspirait plus de dégoût que n’auraient pu en faire naître d’obscènes démons marchandant le cadavre même.

« Ha ! ha ! ajouta encore cette femme avec son ricanement cynique, lorsque Joe tirant de sa poche une bourse en flanelle compta à chacun ce qui lui revenait. Voilà comme cela finit. Il nous tenait tous bien loin de lui pendant sa vie pour nous donner des profits à sa mort. Ha ! ha ! ha !

— Esprit, dit Scrooge, frissonnant de la tête aux pieds… je comprends, je comprends le sort de cet infortuné pourrait être le mien. Ma vie actuelle me mène à cette fin. Miséricorde du ciel, qu’est ceci ? »

Il recula d’épouvante : la scène venait de changer, et il touchait presque un lit, un lit nu, sans rideaux, où, sous un linceul déchiré, reposait quelque chose qui était révélé par le silence même. La chambre était très-sombre, trop sombre pour être observée exactement, quoique Scrooge y promenât ses regards curieux, poussé par une impulsion secrète. Une pâle lumière projetait seule un rayon sur le lit et permettait d’y distinguer un cadavre dépouillé, abandonné, auprès duquel personne ne pleurait, personne ne veillait.

Scrooge tourna ses regards vers le fantôme. Celui-ci lui montrait du geste la tête de ce mort. Il n’eût fallu qu’un léger mouvement du doigt pour lever le suaire qui la voilait à peine : Scrooge y songea et il désirait le faire, mais il n’osa jamais.

« Ah ! se disait-il, si cet homme pouvait revivre, quelle serait sa pensée première ? Serait-ce une pensée d’avarice, de cupidité, de lucre ? Ces pensées-là ne l’ont-elles pas mené à une belle fin ! le voilà dans cette maison déserte, sans qu’un homme, une femme ou un enfant puisse dire : il fut bon pour moi, dans telle circonstance ; il m’adressa un mot bienveillant, et, en reconnaissance de ce mot, je respecte sa mémoire… »

Un léger bruit se fit entendre : un chat qui grattait à la porte ; et puis, sous la pierre du foyer, des rats qui rongeaient quelque chose. Que cherchaient-ils dans cette chambre mortuaire ? Pourquoi l’inquiétude de ces animaux ? Scrooge n’osa pas y penser longtemps.

« Esprit, dit-il, ce lieu est affreux. Je ne le quitterai pas sans emporter la leçon qu’il renferme, croyez-moi… Partons… »

Mais l’Esprit lui montrait toujours du doigt la tête sous le suaire.

« Je vous comprends, poursuivit Scrooge, et je le ferais si je le pouvais : je n’en ai pas la force, Esprit, je n’en ai pas la force. »

L’Esprit parut sonder de son invisible regard le cœur de Scrooge.

« Esprit, s’il existe quelqu’un en ville qui éprouve quelque émotion causée par la mort de cet homme, dit Scrooge avec angoisse, montrez-moi ce quelqu’un ; Esprit, je vous en conjure. »

Le fantôme, pendant un moment, étendit devant lui sa sombre robe comme une aile, et puis la repliant il révéla soudain une chambre où une mère était avec ses enfants.

Il était grand jour ; cette femme attendait quelqu’un et avec l’agitation d’une inquiète impatience, car elle allait et venait dans la chambre, tressaillait au moindre bruit, regardait par la fenêtre, consultait la pendule, essayait en vain d’avoir recours à son aiguille et pouvait à peine supporter les voix de ses enfants qui jouaient entre eux.

Enfin retentit à la porte le coup si attendu. Elle court et ouvre à son mari. Cet homme dont le visage annonçait de longs et de pénibles soucis, quoique jeune encore, avait en ce moment une expression remarquable ; il laissait voir une espèce de plaisir triste dont il se sentait honteux et qu’il cherchait à réprimer.

Il s’assit pour prendre le repas qui avait été tenu prêt pour son retour. « Quelle nouvelle ? » se hasarda à lui demander sa femme après un long silence d’hésitation.

Il parut embarrassé de répondre.

« Bonnes ou mauvaises ? dit-elle pour l’aider.

— Mauvaises ! répondit-il.

— Nous sommes tout-à-fait perdus ?

— Non, il y a encore de l’espoir, Caroline.

— S’il se radoucit, dit-elle étonnée, il y a de l’espoir sans doute ; oui, il y en a, après un tel miracle.

— Il n’a plus à se radoucir, Caroline ; il est mort. »

Elle était une créature douce et patiente, ou sa physionomie était bien trompeuse ; mais elle ne put s’empêcher de se réjouir au fond de son âme, et le déclara en joignant les mains. Le moment d’après, elle prononça une prière en demandant pardon au ciel d’avoir cédé à la première émotion de son cœur.

« Cette femme à demi-ivre ne m’avait dit que trop vrai hier au soir, lorsque j’avais essayé de le voir pour obtenir une semaine de délai. J’avais cru que c’était une excuse ; il était non-seulement très-malade, mais mourant.

— À qui sera transférée notre créance ?

— Je ne sais, mais d’ici là nous aurons la somme, et quand même, ce serait trop jouer de malheur que de tomber sur un créancier aussi impitoyable que l’autre. Nous pouvons dormir cette nuit sans inquiétude, Caroline. »

Oui ; ils avaient beau se le reprocher, ils sentaient un poids de moins sur le cœur. Une gaîté plus franche anima les visage des enfants, qui étaient venus écouter ce qu’ils ne comprenaient guère. Cette famille devait un peu de bonheur à la mort de cet homme : la seule émotion vraie causée par l’événement, la seule que l’Esprit pût montrer à Scrooge était une émotion de plaisir.

« Esprit, dit Scrooge, si vous ne voulez que la chambre mortuaire où nous étions tout-à-l’heure soit toujours présente à ma pensée, effacez-en l’impression, en me montrant quelque scène de tendresse provoquée par une mort. »

L’Esprit le conduisit par plusieurs rues qui lui étaient familières, et, tout en allant, Scrooge regardait çà et là, espérant de se rencontrer et ne s’apercevant nulle part. Ils entrèrent dans la maison du pauvre Bob Cratchit, que Scrooge avait visitée déjà. La mère et les enfants, assis autour du feu, attendaient tranquillement… bien tranquillement. Les bruyants petits Cratchit étaient comme des statues dans un coin, les yeux fixés sur leur frère Pierre, qui tenait un livre ouvert devant lui. La mère et les filles s’occupaient à coudre… Tout le monde était bien tranquille assurément.

Au moment où Scrooge et l’Esprit franchissaient le seuil de la porte, Pierre lisait sans doute tout haut, car Scrooge entendit ces paroles :

« Et il prit l’enfant et le plaça au milieu d’eux. « 

Mais pourquoi interrompit-il sa lecture ? La mère déposa son ouvrage sur la table et se cacha le visage avec les mains, en disant : “La couleur de cette étoffe me fait mal aux yeux !”

La couleur !… ah ! pauvre Tiny Tim !

“Mes yeux sont mieux à présent, dit la femme de Cratchit ; la lumière les rend faibles, et, pour rien au monde, je ne voudrais que votre père crût que j’ai pleuré quand il rentrera… Il ne peut tarder, voici l’heure.

— L’heure est passée, dit Pierre en fermant son livre ; mais je crois qu’il marche plus lentement qu’autrefois depuis quelques soirs, ma mère.”

La mère et les enfants étaient encore bien tranquilles. Enfin, elle répondit d’une voix ferme et qui ne faiblit que sur un mot :

“Je l’ai vu marcher vite, très-vite avec… Tiny Tim sur son épaule.

— Et moi aussi, s’écria Pierre, souvent.

— Et moi aussi,” s’écria un autre. Tous répétèrent : “Et moi aussi.

‘Mais Tiny Tim ne pesait guère, reprit la mère en retournant à son ouvrage pour cacher son effort, et son père l’aimait tant qu’il le portait sans peine sans peine… Mais j’entends votre père à la porte.”

Elle courut au-devant de lui. Bob entra avec son foulard. .. il en avait bon besoin, le pauvre père. Son thé était prêt sur le guéridon, et c’était à qui s’empresserait pour le servir. Ensuite les deux petits Cratchit s’installèrent sur ses genoux, et chacun d’eux posa une petite joue contre une des siennes comme pour lui dire : Nous sommes là, mon père, ne vous affligez pas. — Bob parut très-gai avec tous, et eut une bonne parole pour les uns et les autres. Il examina le travail de sa femme et de ses filles, loua leur adresse, leur activité.

“Ce sera fini longtemps avant dimanche, ajouta-t-il sans autre transition.

— Dimanche ! vous y êtes donc allé aujourd’hui, Robert ? demanda sa femme.

— Oui, ma chère, répondit Bob je regrette que vous n’ayez pu y venir ; cela vous aurait fait du bien de voir combien l’emplacement est vert ; mais vous le verrez souvent, n’est-ce pas ? Je lui avais promis que j’irais m’y promener un dimanche ; mon petit, mon petit enfant, s’écria Bob, mon petit enfant !”

Il éclatait tout-à-coup, il ne put s’en empêcher. Il quitta la chambre où était la famille et monta dans une chambre au-dessus, qui était éclairée et décorée comme pour Noël. Il y avait là une chaise… où le pauvre Bob s’assit, et quand il se fut un peu remis, il redescendit plus calme.

La famille se rapprocha du feu ; les jeunes filles et leur mère se remirent à coudre en causant. Bob leur parla de l’extraordinaire bienveillance du neveu de Scrooge, qu’il avait à peine vu deux fois, et qui, le rencontrant le matin, lui avait demandé, touché de son air un peu un peu abattu, lui avait demandé ce qu’il avait. Sur quoi, poursuivit Bob, je le lui dis ; car c’est le plus courtois des hommes. Je suis sincèrement affligé de ce que vous m’apprenez, monsieur Cratchit, dit-il, et je plains vivement votre excellente femme… Et par parenthèse, comment a-t-il pu savoir cela ?

— Savoir quoi, mon ami ?

— Que vous étiez une excellente femme.

— Tout le monde ne le sait-il pas ? dit Pierre.

— Très-bien répliqué, mon garçon, s’écria Bob ; j’espère que personne ne l’ignore. — Je suis sincèrement affligé, disait-il, pour votre excellente femme ; si je puis vous être utile en quelque chose, voilà où je demeure. Et il m’a remis sa carte. Venez me voir. — Ce n’est pas tant pour ce qu’il peut faire en effet, continua Bob ; mais son air de bonté m’a charmé. On aurait dit qu’il avait connu noire Tiny Tim et qu’il le regrettait comme nous.

— Je suis sûre qu’il a un bon cœur, dit Mrs Cratchit.

— Vous en seriez encore plus sûre, ma chère, répliqua Bob, si vous l’aviez vu et si vous lui aviez parlé. Je ne serais pas surpris, faites bien attention à ceci, qu’il trouvât une meilleure place à Pierre.

— Entendez-vous, Pierre ? dit Mrs Cratchit.

— Et alors, dit une des miss Cratchit, Pierre s’établira pour son compte et se mariera.

— Voulez-vous bien vous taire ? repartit Pierre en riant.

— Elle pourrait bien un jour avoir raison, dit Bob, quoiqu’il y ait du temps pour cela, mon garçon. Mais de quelque manière que nous nous séparions les uns des autres, je suis sûr qu’aucun de nous n’oubliera le pauvre Tiny Tim…

— Jamais, mon père ! s’écrièrent-ils tous.

— Et je sais, dit Bob, je sais, mes amis, je sais que lorsque nous nous rappellerons sa patience et sa douceur… quoique ce ne fût qu’un petit enfant nous n’aurons jamais de querelle ensemble ce qui serait oublier le pauvre Tiny Tim.

— Non, jamais, mon père, répétèrent-ils tous.

— Vous me rendez heureux, très-heureux, » dit Bob.

Mrs Cratchit l’embrassa, ses filles l’embrassèrent, les deux petites Cratchit l’embrassèrent, et Pierre et lui se prirent tendrement la main. Ame enfantine de Tiny Tim, tu étais une essence de Dieu !

« Spectre, dit Scrooge, quelque chose me révèle que notre séparation approche ; quelque chose dont je ne me rends pas compte. Apprenez-moi quel était l’homme que nous avons vu mort.

L’Esprit de Noël futur le transporta comme il avait déjà fait, mais Scrooge crut que c’était par un mouvement encore plus rapide, et le supplia de s’arrêter. « Ce quartier, dit-il, que nous traversons si vite est celui où était le centre de mes occupations ; car, au milieu de ces visions de l’avenir, Scrooge parlait déjà du présent comme du passé. Je reconnais la maison, laissez-moi voir ce que je serai un jour. »

L’Esprit s’arrêta ; mais son doigt indicateur se dirigeait d’un autre côté.

« Voilà la maison, s’écria Scrooge ; pourquoi me faire signe d’aller plus loin ? »

Le doigt inexorable resta immobile.

Scrooge courut à la hâte donner un coup-d’œil à la fenêtre de son comptoir. C’était toujours un comptoir, mais non plus le sien. L’ameublement était le même, et la personne sur son siège n’était plus lui. Le fantôme continuait son geste.

Scrooge le rejoignit et le suivit de nouveau jusqu’à une grille de fer. Il s’arrêta avant d’entrer : un cimetière !… Ici donc, sous quelques pieds de terre, était l’homme dont il voulait savoir le nom. Ce cimetière était entouré de maisons ; le gazon et les herbes sauvages y croissaient abondamment, végétation vigoureuse de la mort et non de la vie… les places y étaient serrées, et l’on aurait pu s’étonner d’y voir encore des fosses béantes : mais le cimetière est un gouffre insatiable.

L’Esprit, debout au milieu des tombes, en désigna une à Scrooge, qui s’en approcha tout en tremblant, car dans l’air toujours solennel de son guide, il lui semblait reconnaître une signification nouvelle.

« Avant que je fasse un pas de plus vers cette tombe, demanda Scrooge, répondez à une question : Ce que vous me montrez, est-ce l’image de ce qui doit être, ou seulement de ce qui peut être ? »

L’Esprit se contenta encore, pour toute réponse, d’indiquer la tombe près de laquelle ils se trouvaient.

« Dans le sentier où s’engage un homme, peut se projeter devant lui l’ombre du but où il doit arriver s’il y persévère ; mais s’il change de voie, le but changera. Apprenez-moi s’il en est ainsi pour ce que vous me montrez. »

L’Esprit demeura immobile avec le même geste.

Scrooge se pencha avec terreur sur la dalle funéraire, et, suivant de l’œil le doigt du fantôme, lut pour toute épitaphe de cette tombe négligée son propre nom :

Ebenezer Scrooge.

« Suis-je donc l’homme qui était sur le lit de mort ? » s’écria-t-il en s’agenouillant.

Le doigt se dirigea alternativement de la tombe à lui et de lui à la tombe.

« Non, Esprit, oh ! non, non. »

Toujours le doigt fatal.

« Esprit, s’écria-t-il en se cramponnant à sa robe, écoutez-moi. Je ne suis plus l’homme que j’étais… je ne serai plus l’homme que j’aurais été sans cette intervention secourable. Pourquoi m’avoir montré toutes ces choses, s’il n’y a pas d’espoir pour moi ? »

Pour la première fois, la main parut vouloir faire un autre mouvement.

« Bon Esprit, reprit Scrooge, toujours prosterné à ses pieds, vous intercédez pour moi, vous avez pitié de moi. Assurez-moi que je puis changer ces images que vous m’avez montrées, en changeant de vie. »

La main s’agita avec un geste bienveillant.

« J’honorerai Noël au fond du cœur, et le célébrerai toute l’année. Je vivrai dans le passé, le présent et l’avenir. Les trois Esprits qui m’ont visité ne me quitteront plus, car je ne cesserai de méditer leurs leçons. Oh ! dites-moi que je puis passer l’éponge sur cette pierre. »

Dans son angoisse il saisit la main du spectre. Elle voulut se dégager de son étreinte, mais la sienne tint bon, et il y eut lutte jusqu’à ce que l’Esprit, étant le plus fort, le repoussa.

Scrooge joignant ses mains, dans une attitude de suppliant, aperçut une altération dans le vêtement et la forme du sceptre, qui se transforma insensiblement en colonne de lit.

Publié le 25/08/2025 / 3 lectures
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