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Les apparitions de Noël, de Charles Dickens
Le premier des trois esprits

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Lorsque Scrooge se réveilla, il faisait si noir, qu’en promenant ses yeux de furet hors de son lit, il pouvait à peine distinguer la fenêtre transparente des murs opaques de la chambre. Au milieu de ces ténèbres impénétrables, l’horloge d’une église voisine sonna les quatre avant-quart : Scrooge écouta pour savoir l’heure : à son grand étonnement, la cloche tinta une fois, deux, trois, quatre, et ainsi de suite régulièrement jusqu’à douze. Était-ce minuit ou midi ?… Il était plus de deux heures quand il s’était couché. L’horloge avait tort ; un glaçon devait s’être introduit dans la sonnerie. — Scrooge toucha le ressort de sa montre à répétition… Un, deux, trois, quatre, etc., jusqu’à douze, comme l’horloge.

« Il n’est pas possible, se dit Scrooge, que j’aie dormi tout un jour et une partie d’une seconde nuit. Serait-il arrivé quelque chose au soleil ? » Il courut à sa fenêtre, essuya la vapeur glacée des vitres ; mais tout ce qu’il put voir, c’est que le brouillard était toujours très-dense et très-froid… « Allons, il est minuit et le jour reviendra… car, sans lui, que ferais-je de mes lettres de change payables à vue… autant vaudrait des mandats sur la banque des États-Unis. »

Scrooge retourna à son lit, et il reprit le cours de ses réflexions. Plus il pensait, plus il était embarrassé, et plus embarrassé il était, plus il pensait encore. Le spectre de Marley le troublait extraordinairement… « N’était-ce qu’un rêve ?… oh ! oui, c’est un rêve !… » Et cependant il avait beau répéter ces mots, le problème se représentait à son esprit toujours le même et toujours insoluble.

Scrooge demeura dans cet état jusqu’à ce que l’horloge sonnât trois quarts, et il se ressouvint alors que le spectre l’avait prévenu d’une visite au coup d’une heure. Il résolut d’attendre, éveillé, que l’heure fût passée : que pouvait-il faire de plus sage, considérant qu’il lui était impossible de se rendormir ?

Les quinze minutes lui parurent si longues qu’il croyait être retombé dans un somme… enfin l’horloge va sonner. — Ding, dong ! — C’est le quart, dit Scrooge en comptant. — Ding, dong ! — c’est la demi. — Ding, doug ! — les trois quarts. — Ding, dong ! — ah ! c’est l’heure, s’écria Scrooge ravi ; — c’est l’heure, et rien !

C’est ainsi qu’il triomphait pendant les sons d’avant-quart ; mais quand la cloche lui eut lancé la note profonde, sombre et mélancolique : une heure ! une lueur illumina au même instant la chambre, et les rideaux du lit s’ouvrirent.

Les rideaux du lit s’ouvrirent, vous dis-je, tirés par une autre main que la sienne, non pas les rideaux derrière lui, mais ceux du côté où il tournait la tête. Scrooge, tressaillant, s’assit contre le traversin, se trouvant face à face avec son visiteur surnaturel… face à face et aussi près que je le suis de vous, lecteur, moi qui me tiens debout, en esprit, à votre coude.

C’était une étrange figure… comme un enfant ; mais bien moins comme un enfant que comme un vieillard, aperçu au travers de quelque milieu surnaturel qui lui donnait l’air de s’être amoindri jusqu’aux proportions d’un enfant. Ses cheveux, qui flottaient autour de son cou et qui lui descendaient jusqu’au-dessous de la taille, semblaient blanchis par l’âge, et cependant son visage n’avait pas une ride et son teint était de la plus délicate fraîcheur. Ses bras, longs et musclés, armés de larges mains, annonçaient une force peu commune ; ses jambes et ses pieds, d’une forme parfaite, restaient nus comme ses bras et ses mains. Il portait une tunique de la blancheur la plus pure avec une ceinture d’un beau vert lustré. Sa main tenait une branche de houx, et, en contradiction avec cet emblème hivernal, ses vêtements étaient décorés de fleurs d’été ; mais ce qu’il avait de plus étrange en lui, c’était que du sommet de sa tête jaillissait un brillant jet de lumière qui rendait visible tout ce que je viens de décrire ; — voilà ce qui sans doute explique pourquoi, dans ses moments sombres, il se servait pour chapeau d’un grand éteignoir qu’il avait sous le bras en entrant dans la chambre.

Eh bien ! quelque étrange que cela parût à Scrooge, il remarqua quelque chose de plus étrange encore : les reflets changeants de la ceinture de cet être singulier éclairaient alternativement une partie de son corps plus qu’une autre, de manière à rendre toute la figure plus ou moins distincte et plus ou moins complète en apparence : c’était tantôt un être avec un seul bras, tantôt un être avec une seule jambe, avec deux jambes sans tête, avec une tête sans corps, et les membres ainsi retranchés ne laissaient pas une trace visible dans les ténèbres où ils se fondaient ; puis, par un nouveau prodige, l’apparition redevenait elle-même, aussi complète et aussi distincte que jamais.

« Monsieur, êtes-vous l’Esprit dont la venue m’a été annoncée ? demanda Scrooge.

— Je le suis. »

La voix était douce et si basse qu’on aurait cru ne l’entendre que de loin.

« Qui êtes-vous et qu’êtes-vous ? demanda encore Scrooge.

— Je suis l’Esprit de Noël passé.

— Passé depuis longtemps ? demanda Scrooge en remarquant sa stature de nain.

— Non… votre Noël de l’année dernière. »

Peut-être Scrooge n’aurait pas su expliquer pourquoi si on le lui eût demandé… mais il éprouvait un vif désir de voir l’Esprit coiffé de son chapeau, et il le pria de se couvrir.

« Quoi ! s’écria l’Esprit, voudriez-vous déjà éteindre par des mains mondaines la lumière que je donne ? N’est-ce pas assez que vous soyez un de ceux dont les passions ont fait ce chapeau, sans vouloir me forcer à le porter sur mon front pendant des siècles ? »

Scrooge, avec un ton révérencieux, nia toute intention d’offenser son interlocuteur et déclara ignorer qu’il eût jamais coiffé l’Esprit à aucune époque de sa vie. Puis il recueillit son courage pour lui demander ce qui l’amenait.

« Votre bien, répondit l’Esprit.

— Très-obligé, » dit Scrooge, qui ne put s’empêcher de penser qu’il eût préféré une nuit de repos sans interruption ! L’Esprit l’avait sans doute entendu penser ; car il ajouta immédiatement : « C’est votre conversion que je veux dire… attention ! » Et en parlant ainsi, il le saisit doucement par le bras : « Levez-vous et venez avec moi ! »

Vainement Scrooge se serait excusé de cette promenade en objectant la saison et l’heure, la bonne chaleur de son lit, le thermomètre au-dessous de la glace, son costume, sa robe de chambre, son bonnet de nuit, ses pantoufles et son rhume de cerveau ; il n’y avait pas moyen de résister à cette douce étreinte. Il se leva ; mais voyant que l’Esprit se dirigeait vers la fenêtre, il prit une attitude suppliante :

« Je ne suis qu’un mortel, dit-il, et nullement assuré contre une chute.

— Il suffit que ma main vous ait touché le cœur, dit l’Esprit, qui joignit le geste à la parole, et vous n’aurez rien à craindre. » En effet, ils traversèrent ensemble la muraille et se trouvèrent au milieu d’une campagne, loin de la ville : le brouillard avait disparu ainsi que les ténèbres : c’était un beau jour d’hiver avec une neige récemment tombée.

« Bonté du ciel ! dit Scrooge en joignant les mains et regardant autour de lui : J’ai été élevé ici… J’y ai passé mon enfance. »

L’Esprit lui adressa un regard plein de douceur. Et le vieux Scrooge sentit encore sur son cœur l’impression vivifiante de cette main qui l’avait touché tout-à-l’heure ; il lui sembla respirer dans l’air une foule d’odeurs dont chacune était associée à un millier de pensées, d’espérances, de joies et de sentiments oubliés depuis longtemps, bien longtemps !

« Vous tremblez, dit l’Esprit.

— Conduisez-moi où vous voudrez, répondit Scrooge.

— Vous rappelez-vous le chemin ? demanda l’Esprit.

— Si je me le rappelle ? s’écria Scrooge avec sentiment… j’irais les yeux fermés…

— N’est-ce pas étrange que vous l’ayez oublié pendant tant d’années !… Marchons, dit l’Esprit. »

Ils marchèrent ; Scrooge reconnaissant toutes les portes, toutes les bornes, tous les arbres, jusqu’à ce qu’une petite ville leur apparût à distance avec son pont, son église et sa rivière au cours serpentant. Ils aperçurent quelques bidets aux longs crins trottant vers eux avec des enfants sur leur dos, qui appelaient d’autres enfants dans des carrières champêtres, conduites par des fermiers. Tous ces enfants étaient de joyeuse humeur, échangeant entre eux des acclamations et remplissant l’air de la musique bruyante de leur voix.

« Ce ne sont là que les ombres de ce qui a existé, dit l’Esprit ; elles ne nous voient ni ne nous sentent. »

Les gais voyageurs s’approchaient, et Scrooge les reconnut tous en les nommant par leurs noms. Pourquoi leur vue lui causait-elle tant de joie ? pourquoi son œil étincelait-il ? pourquoi son cœur bondissait-il à leur aspect ? pourquoi fut-il si heureux quand il les entendit se souhaiter de joyeux Noëls, quand ils se croisaient aux carrefours et aux chemins qui conduisaient à leurs diverses maisons ? Qu’était donc pour Scrooge un joyeux Noël ? Loin, loin de lui, le joyeux Noël ! quel bien lui avait-il donc jamais fait ?

« L’école n’est pas encore déserte, dit l’Esprit ; un enfant solitaire, négligé de sa famille, y est resté.

— Je le sais, » répondit Scrooge, et il soupira.

Ils quittèrent la grand’route, prirent un sentier bien connu et furent bientôt près d’une maison en briques avec un petit toit en coupole surmonté d’une girouette, sous lequel était une cloche. C’était une grande maison, mais une maison presque en ruines ou qui semblait abandonnée, avec des murailles humides et vertes de mousse, des croisées brisées, des portes délabrées. Des poules caquetaient dans les écuries ; l’herbe croissait dans les remises. L’intérieur répondait à cette désolation extérieure ; l’ameublement était pauvre, et il y avait dans les larges appartements cette odeur particulière qui annonçait que les habitants s’y levaient souvent à la lumière et n’y avaient pas grand’chose à manger.

L’Esprit et Scrooge allèrent frapper à une porte de derrière qui s’ouvrit et leur fit voir une longue et triste salle dont la nudité s’exagérait encore par des rangs de bancs et de pupîtres. À l’un de ces pupitres, près d’un faible feu, un enfant lisait… Scrooge s’assit sur un banc et pleura en se reconnaissant lui-même comme il avait été autrefois. — Il pleura et pleura encore, avec un véritable soulagement, il est vrai, parce qu’il n’y avait pas un écho dans cette salle (le bruissement des souris derrière les panneaux, la chute de l’eau à demi-gelée dans la cour voisine, le soupir du vent parmi les branches défeuillées d’un vieux peuplier, le battement d’une porte d’armoire vide), qui ne réveillât un souvenir dans son cœur.

L’Esprit lui toucha le bras et lui montra cet enfant, cet autre lui-même, attentif à sa lecture. Tout-à-coup un homme au costume étranger se montra en dehors de la fenêtre avec une cognée attachée à sa ceinture, et conduisant par le licou un âne chargé de bois : « Eh ! c’est Ali Baba, s’écria Scrooge avec extase, c’est le cher et brave Ali Baba ; oui, je le connais bien ! Un jour de Noël, lorsque cet enfant était là, seul, comme aujourd’hui, il vint. Pauvre enfant ! Et Valentin et Orson son frère, les voilà aussi. Et cet autre, quel est donc son nom ? celui qui fut transporté endormi à la porte de Damas ; ne le voyez-vous pas ? Et le palfrenier du sultan culbuté par les génies, le voilà les pieds en l’air ! C’est bien fait, j’en suis fort aise : qu’avait-il besoin d’épouser la princesse ?

Combien ceux qui voyaient tous les jours Scrooge à la Bourse et dans la Cité auraient été surpris de l’entendre se livrer si sérieusement à ce retour sur le passé, moitié riant, moitié pleurant devant toutes ces images évoquées par lui ! « Voilà le perroquet, continua-t-il, avec ses plumes vertes, sa queue jaune et cette touffe semblable à une laitue qui lui couronne la tête ; oui, c’est lui, et il l’appela Robin Crusoé lorsque son maître revint au logis après avoir fait le tour de l’île. « Pauvre Robin Crusoé, où êtes-vous allé, Robin Crusoé ? » Le voyageur crut rêver, mais non, il ne rêvait pas, c’était son perroquet. « Et voici Vendredi ; comme il court ! il y va de la vie, on le voit bien ! Cours, cours, cours plus vite encore, Vendredi ! » Puis Scrooge, avec une rapidité de transition qui était assez extraordinaire dans son caractère habituel, plaignant toujours celui qui lisait là toutes ces merveilles, dit encore une fois : « Pauvre enfant ! » et il pleura.

“Je voudrais… balbutia Scrooge, en mettant la main dans sa poche et regardant autour de lui après s’être essuyé les yeux avec sa manche, je voudrais… mais il est trop tard.

— Qu’est-ce ? demanda l’Esprit.

— Rien, répondit Scrooge, rien. Il y avait hier au soir un enfant qui venait chanter une ballade de Noël à ma porte. J’aurais voulu lui donner quelque chose, voilà tout.

L’Esprit sourit d’un air pensif et fit un geste de la main en disant : Voyons un autre Noël. À ces mots, Scrooge vit grandir son autre lui-même ; la salle devint plus sombre et plus sale ; les panneaux se fendirent, les fenêtres craquèrent, des fragments de plâtre tombèrent du plafond et en firent voir les lattes à découvert. Scrooge ne se rendit pas raison de ce changement à vue, mais il reconnut que tout se passait comme dans la réalité, et qu’il était seul là comme jadis, tous les autres enfants étant allés dans leurs familles passer les saintes vacances. Cette fois il ne lisait plus, mais il se promenait en long et en large avec désespoir. Scrooge regarda l’Esprit, et puis avec un triste hochement de tête il regarda du côté de la porte. Elle s’ouvrit, et une jeune fille, beaucoup plus jeune que l’écolier, entra vivement, l’entoura de ses petits bras et après maint baiser, l’appela son frère, son cher frère, « Je viens vous chercher, mon cher frère, dit-elle, frappant des mains et s’interrompant pour rire ; je viens vous chercher et vous conduire à la maison… à la maison !

— À la maison, petite Fanny ! répéta l’enfant.

— Oui, répliqua la jeune fille toute radieuse ; à la maison et pour tout de bon, pour toujours ! Papa est si radouci maintenant que la maison est comme un paradis ; il me parla si doucement un soir au moment où j’allais me coucher, que je lui demandai encore si vous reviendriez avec nous, et il répondit oui ; puis le lendemain il m’a envoyée avec une voiture pour vous ramener. Vous allez être un homme, ajouta-t-elle, et vous ne retournerez plus ici ; mais d’abord nous allons passer les fêtes de Noël tous ensemble et nous amuser… oui, nous bien amuser !

— Vous êtes devenue une femme, vous, petite Fanny ! » s’écria l’écolier. Elle frappa des mains et se mit à rire, puis elle leva le bras pour tâcher de lui toucher la tête ; mais se trouvant trop petite, elle rit encore et se redressa sur la pointe des pieds pour l’embrasser. Enfin elle commença à l’entraîner vers la porte avec un empressement enfantin, et lui, il se laissait conduire, heureux de la suivre.

Une voix terrible cria dans la salle : « Descendez la malle du jeune M. Scrooge : » alors apparut le maître de pension lui-même, qui daigna regarder le jeune M. Scrooge avec une condescendance farouche, et le troubla en lui secouant la main. Ensuite il l’introduisit avec sa petite sœur dans la salle d’étude la plus froide du monde, où même les mappemondes contre la muraille et les globes terrestres dans l’embrasure des croisées avaient une température glaciale. Là s’étant fait apporter un flacon de vin clair et une grosse galette, il régala le frère et la sœur en les servant lui-même. « Allez, dit-il à un maigre domestique, allez offrir un verre de vin au postillon. » Le postillon fit répondre qu’il le semerciait, mais qu’il préférait ne pas boire si c’était le même vin qu’il avait déjà goûté une autre fois. Pendant ce temps-là on avait attaché la malle sur l’impériale de la chaise de poste : les enfants dirent adieu au maître de pension et montèrent en voiture : ils traversèrent l’allée du jardin, les roues éparpillant les flocons de neige qui recouvraient les sombres feuilles d’une haie d’arbres verts.

« Délicate créature, qu’un souffle aurait flétrie ! dit l’Esprit ; mais quel cœur !

— Oh ! oui, quel cœur ! s’écria Scrooge ; vous avez raison, ce n’est pas moi qui dirai non !

— Elle mourut mère et laissa des enfants, je pense ? dit l’Esprit.

— Un seul, répondit Scrooge.

— En effet, dit l’Esprit… votre neveu. »

Scrooge éprouva un embarras visible, et répondit brièvement : « Oui. »

Il n’y avait qu’un moment que l’Esprit et Scrooge avaient quitté le pensionnat, et ils se trouvaient déjà dans les rues populeuses d’une ville où des ombres de passants allaient et venaient, où des ombres de voitures se disputaient le pavé, où régnait enfin tout le tumulte d’une ville. Il était visible à l’étalage des boutiques que c’était encore Noël, mais c’était le soir, et les rues étaient éclairées.

L’Esprit s’arrêta à une porte de magasin et demanda à Scrooge s’il le reconnaissait.

« Je le crois bien, c’est ici que j’ai fait mon apprentissage. »

Ils entrèrent. À la vue d’un vieillard avec un toupet frisé, assis derrière un grand pupitre, Scrooge s’écria : « Eh ! c’est le vieux Fezziwig ; Dieu le bénisse ! c’est Fezziwig ressuscité ! »

Le vieux Fezziwig déposa sa plume et regarda la pendule qui marquait sept heures ; il se frotta les mains, rajusta son vaste gilet, rit d’un rire de satisfaction et de bienveillance, et cria d’une voix large et grave : « Oh ! oh ! Ebenezer, oh ! Dick ! »

L’autre lui de Scrooge, devenu un jeune homme, accourut accompagné de son camarade d’apprentissage.

« C’est Dick Wilkins, dit Scrooge à l’Esprit. Merci Dieu ! c’est lui ! il m’était très-attaché. Pauvre Dick ! cher ami, va !

— Eh ! mes braves garçons, dit Fezziwig en se frottant les mains, assez travaillé pour aujourd’hui. C’est la veille de Noël, Dick ! la veille de Noël, Ebenezer ! Allons, fermons le magasin. »

Les deux apprentis ne se le firent pas dire deux fois, et ils eurent bientôt mis en place les volets avec les barres de fer.

« Holà ! hé ! s’écria Fezziwig, descendant de son pupitre avec une merveilleuse agilité ; enlevez-moi tout cela et faisons de la place. En avant, Dick ! soyons lestes, Ebenezer ! »

En quelques minutes ces nouveaux ordres furent exécutés. Il s’agissait de déménager les comptoirs, de convertir le magasin en salle de bal. Tout cela se fit, et la salle improvisée fut bientôt magnifiquement éclairée. Vint alors un ménétrier qui s’empara du grand pupître, en fit un orchestre, s’y installa et se mit à racler. Au bruit de cette musique entra Mrs Fezziwig, toute épanouie par un sourire ; entrèrent les trois miss Fezziwig, radieuses et adorables ; entrèrent les six jeunes prétendants dont elles avaient brisé les cœurs ; entrèrent tous les jeunes gens et toutes les jeunes filles employés au commerce de la maison ; entra la servante avec son cousin le boulanger ; entra la cuisinière avec l’ami intime de son frère, le marchand de lait ; entrèrent enfin quelques déserteurs des maisons voisines, entre autres un apprenti soupçonné d’être mis souvent à la diète par son maître et qui se cachait derrière une servante à qui sa maîtresse avait tiré les oreilles. Ils entrèrent tous les uns après les autres : les uns d’un air honteux, les autres hardiment ; ceux-ci avec grâce, ceux-là avec gaucherie, poussant ou poussés, n’importe, tous admirablement disposés à fêter la Noël, et chacun ayant bientôt trouvé à s’associer en couple avec sa chacune, la contredanse commença et ne fut interrompue que lorsque le vieux Fezziwig, frappant des mains, cria au menétrier : « C’est bien, mon garçon, et rafraîchissez-vous. » Le ménétrier plongea sa face rouge dans un pot de porter, mais quand il la retira ce fut pour racler encore avec une nouvelle ardeur, et les danseurs de sauter de plus belle !

Après la danse, ou joua aux gages touchés ; puis on dansa encore, et puis l’on servit un énorme biscuit, du negus, de grosses pièces du rôti froid, des pâtés au hachis et de la bierre en abondance. Mais la grande scène de la soirée fut lorsque après le rôti, le ménétrier (le drôle savait son rôle admirablement) fit entendre un air de menuet. Alors s’avança le vieux Fezziwig en personne, pour danser avec Mrs Fezziwig. Il fallait les voir ! quelle vigueur de jarrets, quelle grâce et quel aplomb ! Toutes les figures furent exécutées avec une précision qui excita l’admiration générale.

Quand l’horloge sonna onze heures, ce bal domestique se termina. M. et Mrs Fezziwig allèrent se poster de chaque côté de la porte, et secouant cordialement la main à chacun de leurs hôtes à mesure qu’il défilait, à chacun aussi ils souhaitèrent une bonne fête de Noël. Les deux apprentis reçurent à leur tour, c’est-à-dire les derniers, le souhait cordial, et ils allèrent se mettre dans leurs lits, qui étaient sous un comptoir de l’arrière-boutique.

Pendant tout ce temps, Scrooge avait été comme un homme qui avait perdu la tête. Son cœur et son âme avaient passé dans son autre lui-même : tout à la fête, il retrouvait le passé tout entier, se rappelait les moindres détails, jouissait de tout et subissait la plus singulière agitation. Ce ne fut que lorsque toutes ces figures si animées (la sienne comprise) eurent disparu, qu’il se souvint de l’Esprit ; il s’aperçut que celui-ci avait les yeux fixés sur lui et que la lumière de sa tête brillait de plus en plus.

« Il faut peu de choses, dit l’Esprit, pour inspirer à ces folles gens tant de reconnaissance.

— Peu de chose ! » répéta Scrooge.

L’esprit lui fit signe d’écouter les deux apprentis qui se répandaient en éloges de Fezziwig, et ensuite il poursuivit son idée :

« Quoi donc ? qu’a-t-il dépensé ? quelques livres sterling de votre argent terrestre, trois ou quatre livres peut-être : cela vaut-il tant de louanges ?

— Ce n’est pas cela, répliqua Scrooge, excité par cette remarque, et parlant involontairement comme son autre lui-même, ce n’est pas cela, Esprit : Fezziwig a le don de nous rendre à son gré heureux ou malheureux, de nous faire paraître notre tâche lourde ou légère, agréable ou pénible. Si vous me dites que ce don consiste en paroles et en regards, en choses si insignifiantes qu’il est impossible de les additionner et de les compter : Eh bien ! qu’importe ? le bonheur qu’on lui doit est aussi grand que s’il coûtait un million. »

Scrooge sentit l’influence du regard de l’Esprit et s’arrêta.

« Qu’y a-t-il ? demanda l’Esprit.

— Rien de particulier, dit Scrooge.

— Quelque chose, cependant, n’est-ce pas ? poursuivit l’Esprit en insistant.

— Non, dit Scrooge, non. J’aimerais à pouvoir dire un mot à mon commis, voilà tout »

Son autre lui-même éteignit les lampes au moment où il exprimait ce désir ; Scrooge et l’Esprit se retrouvèrent de nouveau tous les deux en plein air.

« Le temps presse, remarqua l’Esprit, vite. »

Ceci ne s’adressait pas à Scrooge ou à personne qu’il put voir ; mais l’effet produit fut immédiat, car Scrooge se revit tout à coup lui-même. Il avait vieilli : il était un homme d’âge mûr : son visage n’avait pas les traits durs de son âge actuel, mais on y remarquait déjà quelques-unes des rides du souci et de l’avarice. Il y avait dans son regard un mouvement continuel, indice dénonciateur de la passion qui avait jeté en lui ses racines. Il n’était pas seul, mais assis à côté d’une belle jeune fille vêtue de deuil, dont l’œil était rempli de larmes qui brillaient à la lueur que projetait l’Esprit de Noël passé.

« Peu vous importe : oui, à vous très-peu vous importe, disait-elle ; une autre idole m’a remplacée, et si elle peut vous consoler un jour comme j’aurais essayé de le faire, je n’aurai pas de raison pour m’affliger.

— Quelle idole vous a remplacée ? répondait-il.

— Une idole d’or.

— Voilà bien le jugement du monde ! il n’est rien qu’il traite plus mal que la pauvreté, et rien qu’il prétende blâmer plus sévèrement que la poursuite de la richesse.

— Vous craignez trop le monde, répliquait la jeune fille ; toutes vos espérances se sont fondues dans celle d’échapper à ses reproches sordides ; j’ai vu vos plus nobles pensées s’évanouir une à une, jusqu’à ce que la passion dominante, la passion du lucre, vous ait absorbé. Ai-je tort ?

— Eh bien ! voyons, dit-il alors ; parce que je suis devenu plus sûr de moi-même et que j’ai acquis de l’expérience, ai-je changé à votre égard ? »

Elle secoua la tête.

« Répondez ? dit-il.

— Notre engagement date de loin : il fut conclu lorsque nous étions, vous et moi, pauvres, mais contents de pouvoir espérer que nous le serions quelque jour un peu moins, grâce à notre patiente industrie. Vous êtes changé : vous n’êtes plus ce que vous étiez alors.

— J’étais un enfant, répondit-il avec impatience.

— Vous sentez vous-même que vous n’étiez pas ce que vous êtes à présent, et moi je suis la même. Ce qui nous promettait le bonheur quand nous n’avions qu’un cœur n’est qu’une source de peines depuis que nous en avons deux. Que de fois cette pensée m’est revenue ! pensée amère… mais je m’y suis faite et je puis vous rendre votre liberté.

— Vous l’ai-je demandée ?

— En paroles, non, jamais.

— Et comment donc ?

— Par le changement de votre nature, par le changement de votre esprit, par la nouvelle atmosphère où vous existez, par la nouvelle espérance qui est devenue votre but, et en oubliant tout ce qui donnait une valeur à mon amour. Si cet engagement n’existait pas, ajouta la jeune fille avec un air de doux reproche, dites-moi, me rechercheriez-vous aujourd’hui ? Oh ! non ! »

Il parut céder à la justesse de cette supposition malgré lui-même, mais il fit un effort pour lui répondre : « Vous ne le pensez pas !

— Je voudrais bien ne pas le penser, répliqua-t-elle ; le ciel le sait ! puisque j’ai acquis la preuve d’une vérité semblable, il faut qu’elle soit forte et irrésistible. Si vous étiez libre aujourd’hui, demain, je le répète, choisiriez-vous une fille sans dot, vous qui pesez tout aux balances de la fortune ? ou, supposons que vous la choisissiez ; si vous étiez un moment infidèle à votre principe, ne sais-je pas quels seraient vos regrets et votre repentir ? je vous rends donc votre liberté, et c’est de bon cœur, pour l’amour de celui que vous n’êtes plus. »

Il allait parler, mais en détournant les yeux elle continua : « Vous pouvez, la mémoire du passé m’en est presque un garant, vous pouvez éprouver du chagrin à l’accepter ; mais encore un peu de temps, très-peu de temps, et vous chasserez ce souvenir importun comme un mauvais rêve… puissiez-vous êtes heureux dans la vie de votre choix ! »

À ces mots elle le quitta.

« Esprit ! dit Scrooge, ne me montrez rien de plus, ramenez-moi dans mon lit ; quel plaisir avez-vous à me torturer ?

— Encore une ombre ! cria l’Esprit.

— Non, plus d’autres, dit Scrooge ; je ne veux plus rien voir… »

Mais l’inexorable Esprit le retint dans ses bras et le força de faire attention à ce qui allait arriver.

Ils se trouvèrent dans un autre lieu : dans une chambre ni large ni riche, mais confortable. Près d’un feu d’hiver était assise une belle jeune fille, si semblable à la dernière, que Scrooge crut que c’était la même jusqu’à ce qu’il remarquât celle-ci, mère à présent, assise près de sa fille. Le bruit qui se faisait dans cette chambre avait quelque chose de tumultueux ; car il y avait là plus d’enfants que Scrooge n’en aurait pu compter dans le trouble de son âme, et chacun d’eux faisait le tapage de quatre. Mais toute cette tempête n’inquiétait personne ; au contraire, la mère et la fille en riaient de tout cœur, et la seconde, se mettant de la partie, fut bientôt assez mal traitée par les petits bandits. Que n’aurais-je pas donné pour être un d’entre eux ! non que je me fusse conduit avant tant de rudesse : oh ! non, non, pour tous les trésors du monde, je n’aurais pas mêlé ces cheveux si bien bouclés ; au prix de ma vie, je n’aurais jamais dérobé le soulier de ce joli pied ; quant à mesurer sa taille, comme le firent ces audacieux, je n’aurais pas osé le faire non plus, de peur que mon bras ne fût châtié de ce sacrilège par quelque génie jaloux qui l’eût frappé de paralysie… Que n’aurais-je pas donné cependant pour toucher ses lèvres ! Quelle question n’aurais-je pas faite pour obtenir qu’elle les ouvrît en me répondant ! Oh ! que j’aurais aimé à pouvoir regarder ses yeux baissés sans exciter sa rougeur, et à dénouer sa chevelure dont une seule boucle m’eût semblé le plus précieux des gages d’amitié !… En un mot j’aurais voulu, je le confesse, avoir auprès d’elle le privilège d’un enfant et être cependant assez homme pour comprendre mon bonheur.

Mais qui frappe à la porte ? comme ce groupe bruyant y court et entraîne la jeune fille avec lui !… Elle rit de paraître ainsi chiffonnée devant celui qui entre : c’est le père de ces turbulents marmots qui ont reconnu sa voix, et il vient accompagné d’un homme tout chargé de joujoux de Noël. Oh ! le commissionnaire, porteur de tous ces présents, qui le défendra ? Quel assaut contre sa personne ! l’un l’escalade à l’aide d’une chaise, l’autre fouille dans ses poches ; c’est à qui pillera ses paquets : heureusement chacun a bientôt le sien et le commissionnaire peut s’esquiver. Nouvelle scène, nouveau tumulte de joie, de reconnaissance, de bonheur… jusqu’à ce que, l’heure étant venue, tous ces enfants montent dans leur chambre et le calme succède à ce joyeux désordre.

Scrooge put alors regarder avec plus d’attention cette scène d’intérieur : le maître de la maison, sur l’épaule duquel la fille s’appuie tendrement, s’assied entre elle et sa mère… Ah ! de penser qu’une créature semblable, une fille aussi gracieuse et aussi belle, aurait pu rappeler du nom de père et parer ses vieux jours des fleurs de son printemps… n’y avait-il pas de quoi sentir ses yeux obscurcis par les larmes ?

« Arabelle, dit le mari, se tournant vers sa femme avec un sourire, j’ai rencontré un de vos anciens amis, ce soir.

— Qui donc ?

— Devinez.

— Comment… Ah ! j’y suis, ajouta-t-elle en souriant comme lui ; c’est M. Scrooge.

— Lui-même. Je passais près de la fenêtre de son comptoir et je l’ai aperçu à travers les vitres. Sa femme se meurt, à ce qu’on assure. Il était seul, et il sera bientôt seul au monde.

— Esprit, dit Scrooge d’une voix tremblante, éloigne-moi d’ici.

— Je vous ai prévenu, répondit l’Esprit, que je vous montrais les ombres de ce qui fut ; je ne puis faire qu’elles soient autre chose.

— Emmenez-moi, s’écria Scrooge, je ne puis le supporter davantage. »

Ce disant, Scrooge se tourna vers l’Esprit et vit qu’il le regardait avec un visage dans lequel, par un singulier prodige, il retrouvait des airs de tous les visages qu’il lui avait montrés.

« Laissez-moi, lui dit-il, ou ramenez-moi : assez, assez. »

Et lui-même il cherchait à entraîner l’Esprit sans pouvoir vaincre sa résistance, quoi qu’il ne semblât pas opposer le moindre effort dans cette espèce de lutte. Mais observant en même temps que la lumière de sa tête brillait de plus en plus, et lui attribuant l’influence que l’Esprit exerçait sur lui, il s’empara par un mouvement soudain de l’éteignoir et l’en couvrit.

L’esprit s’affaissa tellement sous ce chapeau fantastique, qu’il disparut presqu’en entier ; mais Scrooge eut beau enfoncer, il ne put étouffer toute la lumière qui rayonnait sur le sol.

Il éprouvait aussi un épuisement et une somnolence qui le privaient de ses propres forces. En même temps il eut la conscience d’être dans sa chambre à coucher. Après un dernier effort sur l’éteignoir, il n’eut que le temps de rouler sur son lit et s’y plongea dans un profond sommeil.

Publié le 25/08/2025 / 3 lectures
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