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Marley était mort : pour commencer par le commencement. Il n’y a là-dessus aucun doute ; le registre de son enterrement avait été signé par l’ecclésiastique, le sacristain, l’entrepreneur des funérailles et celui qui conduisait le deuil. Scrooge l’avait signé aussi, et le nom de Scrooge était une bonne signature à la Bourse sur tout papier où Scrooge l’apposait de sa main. Le vieux Marley était mort, bien mort !
Scrooge savait-il que Marley était mort ? sans doute ! Comment aurait-il pu ne pas le savoir ? Scrooge et Marley avaient été associés pendant de longues années. Scrooge était son seul exécuteur testamentaire, son seul curateur, son seul fidéicommissaire, son seul légataire au résidu, son seul ami, le seul qui eût porté son deuil. Et cependant Scrooge n’avait pas été si cruellement frappé par le triste événement qu’il ne se montrât encore un habile homme d’affaires le jour même des obsèques : — il les solennisa par la conclusion d’un excellent marché.
Je répète donc que Marley était mort, et je le répète, parce que sans ce point de départ, bien compris de tous, il n’y aurait rien de merveilleux dans mon histoire. Si vous n’étiez parfaitement convaincu que le père d’Hamlet est mort quand la pièce commence, qu’y aurait-il de surprenant à voir le feu roi de Danemark se promener le soir sur les remparts de sa capitale ?
Scrooge n’effaça jamais le nom du vieux Marley de son enseigne. Ce nom était encore peint plusieurs années après au-dessus de la porte du magasin : scrooge et marley. La signature connue de la maison était Scrooge et Marley. Tantôt ceux qui traitaient avec Scrooge pour la première fois appelaient Scrooge, Scrooge, et tantôt ils l’appelaient Marley ; mais il répondait aux deux noms : cela lui était égal.
Ah ! c’était un compère à la main serrée que Scrooge, cupide, avare, et sachant exprimer jusqu’à la dernière goutte d’une éponge ; un cœur dur comme caillou, un vieux pécheur madré, retors, discret, mystérieux, et renfermé en lui-même comme l’huître sur son rocher. On devinait toute la froideur de son âme à sa taille raide, à son nez effilé, à ses joues sèches, à ses yeux bordés d’un cercle rouge, à son menton pointu, à ses lèvres minces et bleuâtres, au son aigre de sa voix. Il y avait sur sa physionomie, sur toute sa personne, autour de lui, tous les signes de cette atmosphère glaciale dans laquelle il vivait, et dont la température se faisait sentir à tous ceux qui l’approchaient.
Personne ne l’aborda jamais dans la rue pour lui dire d’un air gai : « Mon cher Scrooge, comment vous portez-vous ? quand venez-vous me voir ? » Aucun mendiant n’eût osé implorer de lui une menue monnaie, aucun enfant ne lui demandait l’heure, jamais passant, homme ou femme, ne le pria de vouloir bien lui indiquer son chemin. Les chiens d’aveugle semblaient eux-mêmes le connaître, et tiraient leurs maîtres à droite ou à gauche pour l’éviter, en remuant la queue, comme pour dire : « Mieux vaut ne pas y voir du tout, pauvre aveugle, que d’avoir le mauvais œil. »
Mais qu’importait à Scrooge ? c’était au contraire ce qu’il voulait : écarter la foule du coude dans les sentiers populeux de la vie et tenir à distance toutes les sympathies humaines, c’était là le bonheur de Scrooge.
Un jour… de tous les bons jours de l’année, le meilleur, la veille de Noël… le vieux Scrooge était assis et occupé dans son comptoir. Il faisait froid, un froid piquant avec du brouillard par-dessus le marché ; Scrooge pouvait entendre dans la ruelle voisine les gens aller et venir, respirant avec bruit, se frappant la poitrine et piétinant sur le trottoir pour se réchauffer. Les horloges de la cité n’avaient sonné que trois heures, et il était déjà presque nuit ; il n’avait pas fait jour depuis le matin, et les chandelles allumées dans les boutiques voisines exhalaient contre les vitres leur lumignon rougeâtre. Le brouillard pénétrait intérieurement à travers toutes les fentes et tous les trous de serrure, brouillard si épais au dehors que, quoique la rue fût des plus étroites, les maisons de l’autre côté n’étaient plus que de vraies masses d’ombres.
La porte du comptoir de Scrooge restait ouverte, afin qu’il pût surveiller son commis, qui, dans une espèce de cellule sombre, faisait des copies de lettres. Scrooge avait un très-petit feu ; mais le feu du commis était si petit qu’il ressemblait à un charbon unique : et comment aurait-il pu le regarnir ? Scrooge gardant la boîte aux charbons dans la pièce où il se tenait lui-même. Chaque fois que le commis y entrait avec sa pelle pour en chercher, le maître de prédire qu’ils seraient forcés de se séparer. Aussi le commis s’enveloppait de son mieux et essayait de se réchauffer à la chandelle ; malheureusement il n’avait pas assez d’imagination pour y réussir.
« Joyeuses fêtes de Noël, mon oncle ! Dieu vous protège ! s’écria une voix avec l’accent de la gaîté. Et c’était la voix du neveu de Scrooge, survenu si brusquement qu’il donnait le premier avis de son approche.
— Bah ! répondit Scrooge, bêtise ! »
Il était tellement échauffé dans sa marche rapide par un pareil temps de froid et de brouillard, ce neveu de Scrooge, qu’il en était tout rouge : d’autant plus qu’il avait naturellement le teint coloré ; ses yeux étincelèrent, et sa respiration se soulagea par une bouffée de vapeur.
« Noël, une bêtise, mon oncle ! s’écria le neveu de Scrooge. Vous ne voulez pas dire cela !
— Je le dis, répliqua Scrooge : un joyeux Noël ! De quel droit seriez-vous joyeux ? quelle raison avez-vous d’être joyeux ? vous êtes assez pauvre comme cela !
— Allons, allons ! dit le neveu avec bonne humeur. Mais alors de quel droit seriez-vous triste ? quelle raison avez-vous d’être morose ? vous êtes assez riche comme cela ! »
Scrooge, faute d’une meilleure réponse pour le moment, répéta : « Bah ! bah ! et il ajouta encore : Bêtise !
« Ne soyez pas de mauvaise humeur, mon oncle, dit le neveu.
— Que serais-je donc, répliqua l’oncle, lorsque je vis dans un monde de fous tel que celui-ci ? Vous êtes curieux avec vos joyeux Noëls : qu’est pour vous l’époque de Noël, sinon un temps d’échéance sans argent, un temps pour vous retrouver d’une année plus vieux et pas plus riche d’une heure, un temps pour balancer vos livres et voir tourner contre vous douze mois encore écoulés sans profit ? Si j’étais le maître, ajouta Scrooge d’un accent indigné, tout imbécile qui vous arrive un joyeux Noël sur les lèvres, irait bouillir avec son propre pouding et se faire enterrer avec une branche de houx à travers le cœur… oui, vraiment !
— Mon oncle ! dit le neveu d’un air suppliant.
— Mon neveu, reprit l’oncle d’un air sévère, faites Noël comme il vous plaira, et laissez-moi le faire à ma manière.
— Le faire ! Mais vous ne le faites pas, mon oncle !
— Laissez-moi donc le défaire, dit Scrooge impatienté ; et grand bien Noël vous fasse. Il vous a toujours fait beaucoup de bien, n’est-ce pas ?
— Il est maintes choses dont j’aurais pu retirer quelque bien et dont je n’ai pas profité, je le confesse, répondit le neveu ; et Noël entre autres. Mais je suis sûr d’avoir au moins toujours regardé Noël, chaque fois qu’il est revenu, et à part le respect dû à son nom sacré comme à sa sainte origine, si on peut séparer ces choses de Noël… oui, j’ai toujours regardé Noël comme un heureux temps, un temps de bienveillance, de pardon, de charité, de bonnes relations ; le seul temps que je sache dans le long calendrier de l’année où hommes et femmes semblent, d’un consentement unanime, ouvrir leurs cœurs et penser aux pauvres gens placés audessous d’eux, comme à des compagnons de voyage de cette vie à l’autre, ce qu’ils sont en effet, et non une autre race de créatures se rendant à un autre but. Et par ainsi, mon oncle, quoique Noël ne m’ait jamais mis une monnaie d’or ou d’argent dans la poche, je crois que Noël m’a fait du bien et me fera du bien. Je dis donc : Dieu bénisse Noël ! »
Le commis dans sa niche applaudit involontairement à cette conclusion ; mais s’apercevant aussitôt qu’il venait de lui échapper une inconvenance, il voulut tisonner le feu et éteignit la dernière étincelle.
« Que j’entende une autre parole sortir de votre bouche, lui dit Scrooge, et vous ferez Noël en perdant votre place. — Vous êtes un éloquent orateur, monsieur mon neveu, ajouta-t-il en se retournant vers celui-ci ; je suis étonné que vous n’entriez pas au Parlement.
— Allons, ne vous fâchez pas, mon oncle ; venez demain dîner avec nous. »
Scrooge répondit qu’il le verrait plutôt… oui, il le dit, il ne craignit pas de dire qu’il le verrait plutôt au diable…
« Mais pourquoi ? s’écria le neveu de Scrooge, pourquoi ?
— Pourquoi vous êtes — vous marié ? demanda Scrooge.
— Parce que j’étais amoureux.
— Parce que vous étiez amoureux… oh ! oh ! grommela Scrooge, comme s’il venait d’entendre dire une chose encore plus ridicule que joyeux Noël ! Bonsoir, mon neveu !
— Mais, mon oncle, vous ne veniez jamais chez moi avant cela : pourquoi prétendre que c’est pour cette raison que vous ne venez pas à présent ?
— Bonsoir, mon neveu !
— Je ne veux rien de vous, mon oncle ; je ne vous demande rien. Pourquoi ne serions-nous pas amis ?
— Bonsoir !
— Je suis fâché de vous trouver si absolu dans votre refus. Nous n’avions jamais eu de querelle, par ma faute du moins ; mais j’ai voulu faire cette démarche par respect pour Noël, et je conserverai jusqu’à la fin ma bonne humeur de Noël : ainsi donc je vous souhaite une bonne fête de Noël, mon oncle !
— Bonsoir !
— Et une bonne année !
— Bonsoir ! » répéta Scrooge.
Le neveu sortit sans le moindre mot de récrimination ; il s’arrêta dans l’autre pièce pour faire ses souhaits de Noël et de bonne année au commis, qui, moins froid que Scrooge, malgré le feu éteint, les lui rendit cordialement.
« En voilà encore un autre ! murmura Scrooge, qui les entendit. Mon commis avec quinze schellings par semaine, une femme et des enfants, parlant de joyeux Noël ! Je me retirerai à Bedlam. »
Ce commis, traité de fou, avait, en accompagnant le neveu de Scrooge à la porte, introduit deux autres personnes. C’étaient deux messieurs de bonne mine, agréables de physionomie, qui se tenaient la tête découverte dans le comptoir de Scrooge et avaient à la main des registres et des papiers.
« Scrooge et Marley, je pense ? demanda un de ces deux messieurs en consultant sa liste, après avoir salué. Ai-je le plaisir de parler à monsieur Scrooge ou à monsieur Marley ?
— Il y a sept ans que monsieur Marley est mort, répondit Scrooge : oui, il y a ce soir juste sept ans qu’il est mort.
— Nous ne doutons pas que sa générosité ne soit bien représentée par l’associé qui lui survit, » dit le monsieur en montrant la liste d’une quête.
Oui, certainement, il avait raison, l’un valait l’autre : au mot significatif de générosité, Scrooge fronça le sourcil et hocha la tête.
« Dans cette époque de fête annuelle, monsieur Scrooge, dit le monsieur à la liste en prenant une plume, il est bien juste que nous fassions la part des pauvres et des malheureux : ils souffrent beaucoup en ce moment. Il en est des milliers qui manquent des choses les plus nécessaires, oui, monsieur, des centaines de milliers privés de tout.
— N’y a-t-il pas des prisons ? demanda Scrooge.
— Des prisons ; oh ! en grand nombre, dit le monsieur en laissant retomber la plume.
— Et les maisons de travail forcé, les Unions, comme on les appelle, fonctionnent-elles toujours ?
— Toujours, oui, toujours, reprit l’autre, et je voudrais répondre non.
— Le moulin à pied et la loi des pauvres sont donc en activité ?
— Oh ! en très-grande activité, monsieur.
— Tant mieux ; vous m’avez fait peur : en entendant vos premières paroles, j’avais craint, dit Scrooge, qu’il ne fût survenu quelque chose qui en suspendrait l’utile efficacité ; je suis charmé d’apprendre le contraire.
— Dans la persuasion que ces moyens ne suffiraient guère pour soulager chrétiennement les peines de la multitude, reprit le quêteur, quelques-uns d’entre nous s’efforcent de réaliser une collecte pour acheter aux pauvres quelques aliments et du combustible. Nous choisissons ce temps de l’année parce que c’est celui de tous où le besoin se fait le plus vivement sentir et celui où l’abondance se réjouit. Pour combien vous inscrirai-je ?
— Pour rien, reprit Scrooge,
— Vous voulez rester anonyme ?
— Je veux qu’on me laisse tranquille, dit Scrooge ; puisque vous me demandez ce que je veux, messieurs, telle est ma réponse. Je ne me réjouis pas à Noël et je ne puis fournir aux autres les moyens de se réjouir ; je contribue à l’entretien des établissements que j’ai mentionnés : ils coûtent assez cher, et ceux qui ne se trouvent pas bien n’y étant pas, n’ont qu’à y aller.
— Plusieurs ne le peuvent et plusieurs aimeraient mieux mourir.
— S’ils aiment mieux mourir, ils feraient bien de prendre ce parti et de diminuer le superflu de la population. D’ailleurs… excusez-moi… j’ignore cela.
— Vous pourriez le savoir.
— Ce ne sont pas mes affaires, répliqua Scrooge ; c’est assez pour un homme de connaître les siennes sans se mêler de celles des autres : les miennes m’occupent constamment. Bonsoir, messieurs. »
Voyant clairement qu’ils perdaient leurs paroles, ces messieurs s’éloignèrent. Scrooge reprit son travail, très-content de lui-même et se sentant même disposé à la facétie.
Cependant le brouillard et les ténèbres s’épaississaient tellement que des hommes parcouraient les rues avec des torches, offrant leurs services aux cochers pour précéder les chevaux et les guider jusque chez eux. L’antique tour d’une église gothique, que Scrooge apercevait par une ouverture de son comptoir, devint invisible, et elle sonnait les heures, les demies et les quarts dans les nuages, avec une vibration tremblante qui eût pu faire croire que cette voix du temps s’échappait à travers une tête dont le froid faisait claquer les dents d’airain. Dans la principale rue du quartier, des ouvriers employés à réparer les tuyaux du gaz avaient allumé un grand brasier autour duquel se pressait une foule de pauvres et d’enfants déguenillés, se réchauffant les mains et clignant des yeux avec délices. La gouttière de la fontaine publique, obstruée par un glaçon, ne laissait plus tomber une goutte d’eau, et l’éclat lumineux des boutiques, ou les feuilles de houx et de buis craquaient près des lampes, jetait des reflets rouges sur les pâles figures des passants. Les étalages des marchands de comestibles et des épiciers avaient une splendeur qui écartait toute idée prosaïque de vente et d’achat ; c’était une décoration de fête. Non-seulement le lord-maire, du fond de son hôtel municipal, donnait des ordres à ses cinquante cuisiniers et sommeliers pour solenniser Noël d’une manière digne de la table d’un lord-maire, mais aussi le petit tailleur, mis à l’amende de cinq schellings la semaine d’auparavant pour avoir été ramassé ivre dans la rue, songeait au pouding du lendemain, dans son galetas, et envoyait sa femme avec son marmot chez le boucher.
Le brouillard de croître ; le froid de devenir de plus en plus vif, de plus en plus aigre et pénétrant. Si le bon Saint Dunstan avait pincé le nez du diable avec un froid aussi mordant, au lieu de se servir de son élément familier, le diable aurait pu crier en conscience. Le propriétaire d’un jeune nez pointu s’arrêta en grelottant devant la porte de Scrooge pour le régaler d’une ballade de Noël ; mais au premier vers d’introduction :
God bless you, merry gentleman !
— Dieu vous bénisse, joyeux monsieur !
Scrooge saisit la règle sur son pupitre avec un geste si énergique, que le chanteur à demi congelé se mit à fuir avec terreur, abandonnant le trou de la serrure au brouillard et au froid.
Enfin l’heure de fermer le comptoir arriva. Avec un air mécontent, Scrooge descendit de son escabelle, et le commis, soufflant sa chandelle, mit son chapeau sur la tête, voyant que le maître consentait tacitement à son départ.
« Vous prendrez toute la journée de demain, je suppose ? lui demanda Scrooge.
— Si cela vous convient, monsieur.
— Cela me convient peu, et ce n’est nullement juste, dit Scrooge ; si je vous retenais une demi-couronne sur vos appointements pour ce jour-là, vous vous plaindriez, j’en suis certain ? »
Le commis sourit d’un demi-sourire. « Et cependant, continua Scrooge, vous ne pensez pas que je doive me plaindre lorsque je vous paye un jour de salaire pour ne rien faire du tout. — »
Le commis hasarda la remarque que cela n’arrivait qu’une fois l’an.
« Triste excuse pour mettre à contribution la poche d’un homme toutes les fois que revient le 25 décembre, dit Scrooge, boutonnant sa redingote jusqu’au menton ; mais je suppose qu’il vous faut tout le jour ; soyez du moins ici de meilleure heure après-demain matin. »
Le commis le promit, et Scrooge sortit non sans un grognement. Le comptoir fut fermé en un clin-d’œil, et le commis ayant croisé les deux bouts de son long cache-nez blanc, qui ondulèrent jusque sur son gilet (car il n’avait pas de redingote), se dirigea vers Cornhill, d’où il gagna en courant son domicile de Camden-Town.
Scrooge fit son triste dîner dans sa triste taverne d’usage. Ayant lu tous les journaux et abrégé le reste de la soirée en examinant son carnet d’échéances, il rentra chez lui pour se coucher. Il habitait un appartement où avait vécu jadis son associé défunt ; c’était une enfilade de sombres pièces dans un bâtiment solitaire qu’on eût dit oublié au fond d’une cour, vieille maison où personne ne couchait que Scrooge ; tous les autres appartements étaient des bureaux, des comptoirs ou des magasins. La cour était si obscure que Scrooge lui-même, qui en connaissait tous les pavés, fut obligé de s’y diriger en tâtonnant. Le brouillard et les frimats enveloppaient tellement la porte principale, qu’il semblait que le génie de l’hiver lui-même méditait sur le seuil.
Or, le fait est qu’il n’y avait rien de particulier au marteau de la porte, excepté que c’était un très-gros marteau ; le fait est encore que Scrooge avait vu et revu, soir et matin, ce marteau depuis qu’il habitait la maison. Enfin Scrooge avait en lui aussi peu de cette faculté appelée imagination qu’aucun marchand de la cité de Londres, en y comprenant — ce qui est beaucoup dire — la corporation, les aldermen et les électeurs municipaux. Qu’on n’oublie pas que Scrooge n’avait pas pensé une seule fois à Marley depuis qu’il avait, dans l’après-midi, mentionné sa mort, arrivée depuis sept ans ; et cependant, m’explique qui le pourra comment il se fit que Scrooge, en mettant la clé dans le trou de la serrure, vit dans le marteau, sans aucun procédé intermédiaire de transformation, non plus un marteau, mais le visage de Marley.
Le visage de Marley ! ce n’était plus une ombre impénétrable, semblable aux autres objets dans la cour ; il y avait autour de ce point sombre une lugubre lumière, comme en projetterait un homard furieux dans une noire cave. Rien qui annonçât la colère ou la férocité ; mais ce visage regardait Scrooge comme Marley regardait d’habitude, avec des lunelles de spectre sur son nez de spectre. Les cheveux étaient curieusement soulevés, comme par un souffle ou une chaude vapeur ; et quoique les yeux fussent ouverts, ils restaient complètement immobiles. Ce regard et sa couleur livide le rendaient horrible, mais d’une horreur qui semblait exister en dehors de la physionomie et malgré elle, plutôt que faire partie de son expression.
Lorsque Scrooge put regarder fixement ce phénomène, le marteau redevint marteau.
Dire que Scrooge ne tressaillit pas, ou que son sang n’eut pas la conscience d’une sensation terrible à laquelle il était étranger depuis l’enfance, ce serait trahir la vérité ; mais il remit la main sur la clé qu’il avait abandonnée d’abord, la tourna brusquement, ouvrit, entra et alluma sa chandelle.
Il fit halte avec une courte irrésolution avant de refermer la porte, regarda prudemment derrière lui, comme s’il se fût attendu à revoir dans le vestibule l’image de Marley ; mais il ne vit rien contre la porte, rien… excepté les écrous qui y attachaient le marteau ; il prononça donc l’exclamation : « Bah ! bah ! » et la repoussa violemment.
Le bruit retentit dans la maison comme l’écho d’un tonnerre ; chaque chambre au-dessus, chaque barrique au-dessous, dans la cave du marchand de vin, parurent douées d’un écho à part. Scrooge n’était pas homme à se laisser effrayer par des échos ; il tira les verrous, franchit le vestibule et gravit l’escalier lentement et mouchant sa chandelle en chemin.
Dans l’escalier, assez large pour y laisser passer une voiture, il se crut précédé d’un corbillard ; mais cette nouvelle vision disparut bientôt, et Scrooge monta, sans broncher, toutes les marches. Avant de fermer la porte de sa chambre, il parcourut son appartement par un reste d’inquiétude après ce qu’il avait vu ou cru voir : tout était en règle, toutes les pièces en ordre ; rien sous la table, personne sous le sofa ni sous le lit, personne dans la robe de chambre suspendue avec une attitude suspecte contre la muraille. Un petit feu brûlait dans la grille de la chambre à coucher, avec un poêlon de gruau (Scrooge était enrhumé) sur le guéridon, la tasse et la cuillère. Satisfait en tous points, Scrooge s’enferma… à double tour, ce qui n’était pas sa coutume. Ainsi en sûreté contre une surprise, il ôta sa cravate, se mit en robe de chambre, en pantoufles et en bonnet de nuit, puis il s’assit devant le feu pour prendre sa tisane.
C’était un petit feu, en vérité, un bien petit feu pour une nuit si froide. Scrooge fut obligé de s’en rapprocher le plus possible, de le couver en quelque sorte avant d’en pouvoir extraire la moindre sensation de chaleur. Le foyer était un travail antique, foyer construit par quelque marchand hollandais, et incrusté tout autour de carreaux de faïence, espèce de mosaïque destinée à reproduire des scènes de l’Écriture. On y admirait des Caïn et des Abel, des filles de Pharaon, des reines de Saba, des messagers angéliques descendant du ciel sur des nuages semblables à des lits de plume, des Balthazar, des Abraham, des apôtres s’embarquant dans des bateaux plats, des centaines de figures qui auraient dû occuper la pensée de Scrooge ; et cependant le visage de Marley, mort depuis sept ans, vint comme la baguette du prophète, et dévora le tout : sur chaque carreau de porcelaine son imagination aurait pu réaliser une copie de ce visage du vieux Marley. « Bêtise ! » dit Scrooge en se levant pour se promener dans la chambre.
Après avoir fait plusieurs tours, il s’assit de nouveau. En renversant la tête sur sa chaise, son regard s’arrêta sur une sonnette, une sonnette hors de service, qui communiquait pour quelque usage depuis longtemps oublié, avec une chambre de l’étage au-dessus. Ce fut avec un grand étonnement, avec une étrange et inexplicable terreur qu’il vit que cette sonnette commençait à se balancer : elle se balança d’abord si doucement qu’il en sortait à peine un son ; mais peu à peu elle s’agita et retentit en réveillant toutes les sonnettes de la maison, qui lui répondirent.
Cela dura peut-être trente secondes, tout au plus une minute ; mais cette minute lui parut une heure. Toutes les sonnettes se turent à la fois ; à leur tintement succéda un cliquetis de ferraille qui partait d’en bas, comme si quelqu’un traînait une chaîne sur les barriques de la cave du marchand de vin. Scrooge se souvint alors qu’il avait ouï dire que les revenants traînaient toujours des chaînes.
La porte de la cave s’ouvrit avec un retentissement éclatant, et Scrooge entendit le bruit sinistre de plus en plus fort ; puis il reconnut que ce bruit montait et se dirigeait sur sa porte.
« Bêtise encore ! dit Scrooge ; je ne veux pas y croire. »
Il pâlit cependant, lorsque tout-à-coup la cause de tout ce bruit passa à travers la porte et se présenta à ses yeux. A cet aspect la flamme mourante jeta une bouffée hors de la cheminée et retomba, comme si le feu aussi reconnaissait le spectre de Marley.
Car c’était lui ; c’était Marley lui-même, avec sa queue, son gilet habituel, ses pantalons collants, ses bottes à glands de soie, qui se hérissaient comme l’extrémité de sa queue, et comme les cheveux sur ses oreilles. La chaîne qu’il traînait lui entourait la ceinture ; elle était longue et traçait des ondulations inégales comme les replis d’un serpent. Scrooge, en l’observant avec attention, vit que ses anneaux se composaient de petits coffres-forts, de clés, de cadenas, de registres et de bourses ; le tout en fer. Le corps de Marley était transparent, si bien que Scrooge put apercevoir à travers son gilet les deux boutons de la taille de son habit.
Scrooge avait souvent ouï dire que Marley n’avait pas d’entrailles ; il ne l’avait jamais cru jusque-là.
Non, non, il ne le croyait pas même encore, quoique le fantôme fût là devant lui ; quoiqu’il sentît l’influence de ses yeux glacés par la mort ; quoiqu’il examinât jusqu’au tissu du mouchoir qui lui entourait la tête et le menton… Il était encore incrédule et doutait de ses sens.
« Eh bien, voyons ! dit Scrooge, caustique et indifférent comme toujours ; que désirez-vous de moi ?
— Beaucoup de choses. » C’était bien la voix de Marley.
« Qui êtes-vous ?
— Demandez-moi qui j’étais.
— Qui étiez-vous donc ? demanda Scrooge élevant la voix, puisque vous êtes si pointilleux.
— Dans ce monde, j’étais votre associé, Jacob Marley.
— Pouvez-vous… pouvez-vous vous asseoir ? poursuivit Scrooge avec un air de doute.
— Je le puis.
— Faites-le donc. »
Scrooge lui avait adressé cette question, parce qu’il ne savait pas si un fantôme si transparent pourrait se trouver en état de prendre une chaise, et il sentait que, dans la négative, il en résulterait la nécessité d’une explication embarrassante ; mais le fantôme s’assit de l’autre côté de la cheminée, comme s’il faisait une chose à laquelle il était tout-à-fait habitué.
« Vous ne croyez pas en moi, remarqua le fantôme.
— Non, répondit Scrooge.
— Quel témoignage de ma réalité voudriez-vous plus fort que celui de vos sens ?
— Je ne sais, dit Scrooge.
— Pourquoi doutez-vous de vos sens ?
— Parce que, répondit Scrooge, peu de chose les affecte ; une légère indisposition de l’estomac les rend trompeurs. Vous pouvez être le produit d’une tranche de bœuf indigérée, d’un grain de moutarde, d’un morceau de fromage, d’une pomme de terre mal cuite. »
Scrooge cherchait à faire le plaisant et l’esprit fort ; c’était un double moyen de distraction ; car la voix du sceptre l’avait troublé jusque dans la moelle de ses os.
Rester en silence en présence de ces yeux vitreux fixés sur les siens était une épreuve trop pénible. Il y avait aussi quelque chose de très-imposant dans cette atmosphère infernale que le spectre portait avec lui : Scrooge ne pouvait la sentir lui-même ; mais l’effet en était évident, car quoique le spectre fût parfaitement immobile sur son siège, sa chevelure, les pans de son habit et les glands de ses bottes étaient continuellement agités comme par la brûlante vapeur exhalée d’un four.
« Vous voyez ce cure-dents, continua Scrooge, cherchant un bon mot par la raison que nous en avons donnée, et désirant aussi détourner, ne fût-ce qu’un moment, le regard de marbre fixé sur lui.
— Je le vois, répondit le spectre.
— Vous ne le regardez pas, répliqua Scrooge.
— Je le vois cependant, dit le spectre.
— Eh bien, reprit Scrooge, je n’ai qu’à l’avaler pour être persécuté pendant le reste de mes jours par une légion de revenants, tous de ma création. Bêtise, vous dis-je ! bêtise ! »
À ce mot, le spectre poussa un cri effrayant et secoua sa chaîne avec un bruit si lugubre et si terrible, que Scrooge se raidit et se cramponna à sa chaise, de peur de s’évanouir ; mais combien augmenta son horreur, lorsque le spectre, ôtant le bandage de sa tête, comme si c’était une coiffure trop chaude dans une chambre, sa mâchoire eut l’air de se détacher, et retomba sur sa poitrine.
Scrooge s’agenouilla et joignit les mains sur ses yeux.
« Grâce ! dit-il, épouvantable apparition ; pourquoi me persécutez-vous ?
— Homme à l’âme mondaine, répondit le spectre, crois-tu en moi, ou n’y crois-tu pas ?
— J’y crois, il le faut bien. Mais pourquoi les esprits parcourent-ils la terre, et pourquoi viennent-ils à moi ?
— Le ciel veut, répondit le spectre, que l’âme de tout homme se répande parmi ses semblables et dans le cercle le plus étendu ; si l’âme ne le fait pas dans la vie, elle est condamnée à le faire après la mort. Il faut qu’elle erre sur la terre, — hélas ! hélas ! et qu’elle y voie trop tard tout ce dont elle aurait pu profiter pour son bonheur. »
Ici le spectre poussa encore un cri, secoua sa chaîne et tordit ses mains de spectre.
« Vous êtes enchaîné, dit Scrooge tout tremblant, apprenez-moi pourquoi.
— Je porte la chaîne que je me suis forgée dans la vie, répondit le spectre ; je me la suis forgée anneau par anneau et toise par toise ; je m’en suis entouré la ceinture de ma propre volonté, et je l’ai portée de mon plein gré. Est-ce que le modèle vous en paraît étrange ? »
Scrooge tremblait de plus en plus.
« Ou serait-ce, poursuivit le spectre, que vous voudriez savoir le poids et la longueur de celle que vous portez vous-même ? elle était aussi lourde et aussi longue que celle-ci, il y a sept Noëls aujourd’hui ; vous y avez travaillé depuis : c’est une fameuse chaîne ! »
Scrooge regarda autour de lui sur le plancher, s’attendant à se voir entouré de cinquante ou soixante toises au moins de câble de fer : il ne vit rien.
« Jacob, dit-il d’un ton suppliant, mon vieux Jacob Marley, parlez-moi, parlez-moi pour me consoler, Jacob !
— Je n’ai pas de consolation à vous donner, répliqua le spectre ; la consolation vient d’une autre région, Ebenezer Scrooge, et elle est apportée par d’autres messagers à une autre espèce d’hommes. Je ne puis même vous dire tout ce que je voudrais ; il ne m’est permis que d’ajouter peu de chose : je ne puis demeurer, je ne puis m’arrêter ; je ne le puis nulle part. Écoutez-moi bien : pendant la vie, mon esprit ne sortit jamais des étroites limites de notre comptoir de banque, et j’ai dedevant moi de longs, de pénibles voyages. »
C’était une habitude de Scrooge, chaque fois qu’il devenait pensif, d’enfoncer ses mains dans les goussets de son pantalon : il le fit encore, en méditant ce que le spectre avait dit, mais sans lever les yeux, et en restant à genoux.
« Vous devez avoir marché bien lentement, Jacob, observa Scrooge d’un air d’un homme d’affaires, quoique avec déférence et humilité.
— Lentement ! répéta le spectre.
— Mort depuis sept ans, se dit Scrooge, et tout ce temps-là en route.
— Oui, tout ce temps ! dit le spectre, pas de repos, pas de paix, et l’incessante torture du remords.
— Vous voyagez vite ? demanda Scrooge.
— Sur les ailes du vent, répliqua le spectre.
— Vous devez avoir bien vu du pays en sept ans ? »
En entendant ces paroles de Scrooge, le spectre poussa un autre cri et secoua sa chaîne si horriblement dans le silence de la nuit, que la police aurait pu avec raison lui faire un procès pour troubler la paix publique.
« Ah ! être captif, enchaîné, chargé de fers, s’écria le fantôme, et ne pas savoir que des siècles se confondront avec l’éternité avant que le bien dont cette terre est susceptible soit entièrement développé ; ne pas savoir que toute âme chrétienne, travaillant charitablement dans sa petite sphère quelle qu’elle soit, trouvera sa vie mortelle trop courte pour les vastes moyens d’utilité dont elle était dotée ; ne pas savoir qu’aucun regret ne peut racheter les occasions perdues de la vie… Cependant voilà ce que j’étais ; oui, j’étais ainsi !
— Mais vous fûtes toujours un homme habile en affaires, Jacob, bégaya Scrooge, qui commençait à s’appliquer cette dernière tirade.
— En affaires ! s’écria le spectre, se tordant de nouveau les mains ; je n’avais d’affaires que mon affaire d’homme. Le salut de l’humanité était mon affaire ; la charité, la miséricorde, la tolérance et la bienveillance, c’était là mon affaire ; les opérations de mon commerce n’étaient que la goutte d’eau dans l’immense océan de mon affaire. »
Le spectre releva sa chaîne à la hauteur de son bras, comme si c’était la cause de toute sa désolation, et puis il la rejeta lourdement à terre.
« À cette époque de l’année, continua le spectre, je souffre davantage. Ah !… pourquoi me promener à travers la foule de mes semblables avec les yeux baissés, au lieu de les relever vers cette étoile bénie qui conduisit les sages à une humble demeure ? N’y avait-il donc pas de maison pauvre où sa lumière m’aurait conduit ? »
Scrooge était très-affligé d’entendre le spectre se lamenter ainsi sur le passé, et frémissait en l’écoutant.
« Écoutez-moi, lui cria le spectre, mon temps va expirer.
— J’écoute, dit Scrooge ; mais ne soyez pas trop dur pour moi, Jacob : abrégez un peu, je vous prie.
— Comment il se fait que je parais devant vous sous cette forme visible, c’est ce que je ne puis dire : je me suis assis invisible à côté de vous mainte et mainte fois. »
Ce n’était pas une idée agréable. Scrooge frissonna et essuya la sueur froide de son front.
« Ce n’est pas la moindre amertume de ma pénitence, continua le spectre ; je suis venu ici ce soir pour vous prévenir que vous avez encore une chance et un espoir d’échapper à ma destinée. C’est une chance et un espoir que vous me devrez, Ebenezer.
— Vous fûtes toujours un excellent ami ; je vous remercie, Jacob.
— Vous verrez apparaître trois esprits, » dit le spectre.
Scrooge crut que sa mâchoire allait tomber aussi bas que celle du spectre.
« Est-ce là cette chance, cet espoir dont vous voulez parler, Jacob ? demanda-t-il en bégayant.
— Oui.
— Je… je crois que je m’en passerais volontiers.
— Sans ces trois visites, dit le spectre, vous ne pouvez espérer d’éviter le chemin où je marche. Attendez la première demain matin quand l’horloge sonnera une heure.
— Ne pourrais-je les recevoir toutes les trois à la fois, et que tout fût fini, Jacob ?
— Attendez la seconde la nuit d’après à la même heure, et la troisième l’autre nuit, quand le dernier coup de minuit aura cessé de vibrer. Vous ne me reverrez plus, moi, et ayez soin pour votre bien de ne pas oublier ce qui s’est passé entre nous. »
À ces derniers mots, le spectre prit son mouchoir sur la table et se banda la tête comme auparavant. Scrooge le comprit par le claquement des dents qui se rencontrèrent par l’effet du bandage. Il essaya de lever les yeux et trouva son visiteur surnaturel qui le regardait en face avec les anneaux de sa chaîne entortillés autour de son bras.
L’apparition s’éloigna à reculons, et à chaque pas qu’elle faisait, la fenêtre se relevait un peu, de manière que lorsque le spectre fut à côté, elle était toute grande ouverte. Il fit signe à Scrooge d’approcher, ce qu’il fit. Dès qu’ils furent à deux pas l’un de l’autre, le spectre lui intima par un geste de ne pas venir plus loin. Scrooge s’arrêta.
Il s’arrêta… bien moins par obéissance que par surprise et peur ; car, au moment où le spectre levait la main, il entendit des bruits confus dans l’air, des sons incohérents de lamentations et de regrets, des doléances plaintives, des voix qui s’accusaient. Le spectre au bout d’un moment d’attention se joignit à ce chœur de désolation et s’envola sur les vapeurs noires de la nuit.
Scrooge fit deux pas de plus vers la fenêtre, et, avec une curiosité désespérée, il regarda.
L’air était rempli de fantômes errants çà et là, avec l’inquiétude d’âmes en peine et se lamentant. Chacun traînait une chaîne comme le spectre de Marley. Quelques-uns (ce pouvait être un ministère coupable) étaient enchaînés ensemble ; aucun n’était libre. Plusieurs avaient été pendant leur vie connus de Scrooge personnellement. Il avait été intime avec un vieux fantôme en gilet blanc, traînant un monstrueux ferrement de sûreté rivé à sa cheville et qui criait piteusement de ne pouvoir assister une malheureuse avec son enfant qu’il voyait au-dessous de lui sur le seuil d’une porte. Le tourment de tous ces spectres était de chercher à intervenir pour faire le bien dans les affaires humaines et d’avoir perdu le pouvoir de le faire.
Soit que ces images s’évanouissent dans le brouillard, soit que le brouillard les enveloppât, ce dont Scrooge ne put se rendre raison, elles disparurent, et l’écho ne répéta plus leurs voix de spectre.
Scrooge ferma la croisée et examina la porte par laquelle le spectre était entré. Elle était toujours fermée à double tour, ainsi qu’il l’avait fermée lui-même. Les verrous étaient en place. Il fit un effort pour dire : « Bêtise ! » mais ne put articuler que la première syllabe. L’émotion qu’il avait subie, les fatigues de la journée, sa vision du monde invisible, la peu récréative conversation du spectre et l’heure avancée, tout lui faisait un besoin du repos. Il alla tout droit se coucher sans se déshabiller, et s’endormit à l’instant même.