Aujourd'hui, je suis éteint

PARTAGER

mercredi 12 mars 2025

 

 
 Il fit irruption dans le cabinet, s’installa bruyamment et se lança dans une longue tirade où plusieurs voix se mêlaient. « Il est polyphonique aujourd’hui, se dit-elle. Elle l’avait déjà vu dans de pareils états. Et c’était souvent herméneutiquement prometteurIl était dans une forme déraisonnable d’exception et elle n’entendit rien à sa logorrhée délirante. Néanmoins, elle convint avec elle-même que cela ne pouvait être que signifiant.
 

 

 

 

Screenshot_20250312-152443_Pinterest.jpg

 
 

 

I. 

Aujourd’hui, je suis éteint*. 

Avec l’avantage de pouvoir tout saisir. 

Rien ne m’échappe et il y a un mal-être à ne pas pouvoir agir. Mieux, à ne pas pouvoir tonner. 

 

 

Je vois d’ici toute la laideur de votre vie là-bas. L’amour de soi si petit sur le dos des autres, la jalousie des hommes, vile et petite. Il y a comme un désir de croire que les hommes sont beaux et justes. Certains le sont avec grâce et c’est d’une pure rareté. Et d’autres, comme obnubilés par le petit moi, ne pensent qu’à se faire des offrandes. Question d’égo, de je suis méritant

Toutes les passions ne sont pas belles à voir. Certaines ont le nez cassé.

 

II.

Je me souviens de cette forge de lumière et d’éclat et je sais, aujourd'hui, que certains regardaient par le trou de la serrure. C’est précisément cela, la laideur des hommes et leurs calculs de négociants cupides. Regarder ce qui se passe dans les forges, alors que tout le monde n'est pas forgeron.

 « Point d’offrandes. Peut-être un égarement fugace. Question de survie. Et surtout point d’abandon. 

« J’ai cru, me dit la voix. J’ai cru. 

« Non, il ne faut plus croire et il aurait fallu ne pas l’avoir fait. Nous ne pouvons être des êtres sous influence, des couards. Cela ne vous va pas. Non. Encore moins le mensonge. Et l’ignominie. C’est le mot. Vous êtes bien au-dessus de ces soubresauts humains sans cojito. »

 

Je crois que l’humanité doit faire des choix, des choix pensés. Elle doit pouvoir avec un minimum d’esprit libre, d’esprit étendu - chose rare, il faut en convenir - arrêter une manière d’être qui soit assez droite, avec soi, les autres, la nature et surtout avec l’intégrité.

 

« Ce fut peu aisé et surtout très laid. Ce n’était pas moi. C’était le temps. »

Que voulait-elle dire par le temps ?

 

Je ne sais pas. J’ai tout le loisir de creuser certaines phrases, certains mots. Litotiques, mais fort chargés.

 

 

III.

Le moteur du monde est la mimésis en ce qu’elle a de plus fort, certes, mais aussi de plus bassement humain. On a souvent pensé que c’était un attribut féminin. Évidemment. Le sous-être. Pourtant chez les mâles, elle est davantage pernicieuse. 

J’ai payé le tribut de cette forge créatrice. De mon être pensant, de mon être léger au monde, de mon rire d’homme libre.

La forge exceptionnelle et unique, me dit la voix. Et je le savais déjà. La procession fut drapée de magnificence, puis de beauté et au bout du chemin, de bras cassés. 

A ce moment-là, le temps est autre et ça broie. Que c’est dur d’avoir les bras cassés ! Ça devait être cela, sa définition du temps. Sûrement.

 

 

IV.

Je crois que je fus un homme de cœur, d’esprit aussi. 

Oui, un homme d’esprit. D’esprit fort abouti.

Et à ceux qui guettent, je le leur rappelle. 

Un peu de décence. « Cultivez votre jardin. » 

Ce que l’homme a de plus inélégant est le mensonge, la mauvaise foi, les stratégies mielleuses et préétablies ... Pour cela, il y a l’agora.

 

 

V.

J’ai comme un goût d’inesthétisme au fond de mon gosier. J’aurais voulu tonner et tout faire éclater. Ce n’était pourtant pas moi. Heureux de ne plus côtoyer un monde de trivialités, de circonvolutions, de vols, de viols et d’impuretés multiples … 

Non, on ne peut être sans vergogne une fois, et puis une deuxième. Quelle indécence !

Ceci est ma lettre à l’hirsutisme. 

 

 

VI.  

-        J’avoue que c’est fort et qu’une pluri-interprétation s’impose.

 

-        Tout ce que je vous livre là est l’exacte réplique de ce qui s’est passé. 

 

-        Il me faudra connaître les personnages, vous pensez bien.

 

-       En effet, mais je ne veux pas tout vous dévoiler. Débrouillez-vous avec cela. Et prière de noter en lettres capitales que je ne suis pas fou. Néanmoins, je fus con d’ingénuité. J’en ai fini pour aujourd’hui. Quel monde de calculateurs ! C’est d’une telle obscénité !

 

-        Vos exigences sont un peu poussées aussi et vous leur tenez la dragée bien haute. Ils ne sont pas à votre taille.

 

 

 

C’était tout ce qu’elle pouvait s’autoriser. Néanmoins, elle n’en pensait pas moins. C’était un patient un peu désaxé, mais ses délires relevaient de l’art.

 

 

 

 

 
received_1392149421804700.jpeg
 

 

 

*Aujourd'hui, je suis éteint, mais au coeur de leur existence.

 

 

 


Publié le 12/03/2025 / 16 lectures
Commentaires
Publié le 13/03/2025
Merci Sam du partage. J’aime bien cette idée que l’on puisse tonner. Plus que la nature des hommes, c’est son interaction avec les autres que ce patient semble maudire, habité par la certitude qu’il leur est supérieur dans son analyse à leur égard. Vivre dehors, c’est vovre zvec les autres, quand bien même ces autres sont décevants ou détestables. parviendra t-il à mieux les comprendre pour mieux leur pardonner et consentir à partager de nouveau cet espace délicat qu’est la société ? A suivre. Merci Sam, plein de choses intéressantes !
Publié le 16/03/2025
Bonsoir Léo et merci de votre commentaire. Le cadre posé est le cabinet d'une psychothérapeute, ce qui explique le ton exacerbé du personnage. Je ne suis pas très présente parmi vous pour la raison que vous connaissez. Mes amitiés littéraires et merci de votre invitation. Il y a de ces plumes fort saisissantes parmi vous ( nous ).
Publié le 16/03/2025
Merci de cette précision Sam qui change effectivement l’approche dans la lecture. Chacun vient quand il peut et veut bien, et je suis bien d’accord sur toutes les belles écritures que nous côtoyons ici, c’est un vrai bonheur.
Connectez-vous pour répondre