Ce n’était pas un Ehpad, mais une résidence de services pour séniors indépendants. Et du haut de ses quatre-vingt-treize ans, elle l’était encore. Les cheveux courts, arborant un rouge à lèvres très discret, deux rangées de perles, un chemisier rose pâle et un gilet bleu ciel noué autour du cou, elle était en pantalon blanc et en chaussures orthopédiques. Une démarche très lente, certes, mais soutenue par la volonté d’avancer.
Athée depuis son plus jeune âge, armée de lectures multiples et variées sur quelques quatre-vingts ans, elle avait en horreur religions et religieux, happait leur duplicité à mille lieux au plus loin de leur inconscience ou de leur ingénuité. Elle avait à son actif arguments, connaissances, histoire des peuples pour étayer son athéisme, mais avait mis fin à l’esprit de discorde depuis plus d’une décennie.
- Non, je n’ai plus le temps ! disait-elle.
Beaucoup des siens étaient partis, celles et ceux qui étaient encore de son monde avaient subi, variablement, les dégâts du grand âge. Elle était seule avec elle-même et avait fait le choix, quatre ans plus tôt, de s’installer dans une résidence de charme pour y finir ses jours. Et elle eut bien raison.
Au déjeuner de ce dimanche de février, il y avait une salade composée, du poisson aux petits légumes, un dessert italien au Mascarpone et du Champagne en flûte. La grande salle du restaurant, traversée par un soleil timide, donnait sur le jardin et, on pouvait, à travers les baies vitrées, profiter d’une verdure diversifiée. Les résidents, une cinquantaine environ, attablés avec les leurs ou entre amis souriaient, saluaient, échangeaient entre eux.
Un Monsieur passa d’une table à l’autre, serra des mains, hocha la tête en guise de bonjour, tout sourire, toute courtoisie. Élégant, vêtu d’un costume en tweed qui lui donnait l’air d’un British, il arborait une pochette soyeuse de couleur claire qui rafraîchissait l’ensemble.
Mme G. apprit à son invitée que ledit Monsieur, qui portait un nom à particule, aimait le cérémonial et la courtoisie et qu’il ne manquait aucune occasion, à chaque déjeuner au restaurant, de saluer tout le monde et de s’enquérir de l’état de santé de chacun. Le restaurant était une option, au choix du résident, parce que dans les appartements, chacun disposait d’une cuisine équipée. Si Mme G. était plutôt autonome, elle avait quand même pris la résolution de ne manger qu’au restaurant. Il lui arrivait quelquefois de composer elle-même de petits desserts, des biscuits aux fruits ou à la confiture, mais rien de bien compliqué.
Elle exprima aux siens le souhait de recevoir de temps en temps une psychologue qu’elle connaissait parce qu’elle avait, avait-elle dit, bien des choses à lui confier. Et ce dimanche-là, fut la première fois où elles se revirent depuis plusieurs années. Mme G. l’avait invitée à déjeuner et elle tint avec beaucoup d’élégance à ce que son fils et son épouse aillent la chercher et ce fut chose faite.
Le déjeuner fut agréable. Le soleil réchauffa les cœurs et les esprits et, les sourires, les rires étaient authentiques. À trente ans, on ne prête pas attention au grand âge. Il y a une indifférence complète à l'égard des séniors. Peut-être les considérait-on déjà comme éteint ? À cinquante, il y a quelque condescendance à leur réserver un peu de son temps, vite fait, bien fait, pour ne pas culpabiliser. Les proches évidemment, les très proches.
L’amie psychologue de Mme G. avait choisi son métier par passion de l’humain, mais aussi parce qu’elle ne vit pas vieillir les siens. Elle aimait les séniors, cherchait leur compagnie et prenait, à la fois, grand intérêt et plaisir à les écouter. Et Mme G. avait de la belle conversation, une lucidité extraordinaire et une conscience du temps.
- Je n’ai jamais pensé que je vivrais aussi longtemps, confia-t-elle, à la quinquagénaire. Jamais. Et c’est un cadeau de la vie. Les événements actuels en Ukraine me ramènent quatre-vingt ans en arrière. J’étais infirmière en 1939 et je vis les affres de la guerre. Tout cela est fort inquiétant et bizarre en même temps.
Elle remit un petit moment son masque à oxygène. Elles étaient au salon de l’appartement face à une grande terrasse en baie vitrée, une sorte de loggia. L’insuffisance respiratoire épisodique était à peu près son seul petit problème de santé. Elle en souffrait probablement, mais n’était pas du genre à mettre en avant le négatif.
- Je ne peux plus prendre l’avion à mon âge et ce n’est pas bien grave. Il faut fonctionner comme on peut de toutes manières, nous n'avons pas le choix.
Elle avait les joues rougies par la rencontre, le plaisir de s’exprimer, d’être entourée. Mme G. a dû s’aimer, aimer la vie. Elle avait sûrement compris ses enjeux, ses priorités et elle savait que s’aimer en était une. Regarder, saisir, gérer, sourire et se préserver.
- Prendre du temps pour soi est à peu près la seule chose que l’on peut s’offrir, lui dit-elle. Aujourd’hui, je suis quelque peu fatiguée, mais je vis encore. Je trouve que c’est une grâce de la nature. Je voudrais vous voir de temps en temps, échanger avec vous, parce qu’il ne me reste plus qu’à mourir. Oui, oui, au soir de ma Vie, il ne me reste plus qu’à mourir. Merci pour cette jolie paire de mules, j’aime le fait-main.
L’amie psy lui offrit, effectivement, des mules brodées, couleur moutarde et bleu. Elle se dit plus tard que ce n’était pas si bien pensé, puisque Mme G. mettait de l’orthopédique. Néanmoins, pensa-t-elle, en son for intérieur, cela pouvait tout aussi bien, servir d’objet décoratif.
- Je voudrais vous confier ce qu’a été la vie pour moi. De la volonté et de la détermination. Des enfants dont une que je perdis. D’ailleurs, regardez ce tableau. C’est une réalisation de mon aînée en hommage à sa sœur. Cette œuvre compte beaucoup pour moi. Je n’ai pas oublié et j’emporterai ça avec moi. Je crois qu’il n’y a pas plus dure épreuve. Voilà pourquoi, je n’ai pas peur de mourir. J’ai appris récemment que mon petit-fils aime jouer du piano en pensant à moi et cela fait mon bonheur. Ce jeune homme est un être de sensibilité et de courage et j’ai tenu à lui donner quelques rudiments d’antan. Je le sais heureux.
Elle reprit son souffle, son masque, prit plaisir à regarder la verdure et continua à extérioriser ce qui lui tenait à cœur.
- Au soir de ma Vie, je n’ai pas peur de mourir. J’ai fondé une famille et je crois que tout va plutôt bien pour chacun d’entre eux. J’ai donné. Sévèrement. Et je trouve que c’était ce qu’il fallait faire. Je n’aime pas les mièvreries.
Je crois qu’il faut savoir apprendre aux siens à rester debout. C’est capital. La résilience. C’est une protection. Sans cela, on est grippé, rouillé et la vie n’a, dans ce cas-là, aucune signifiance. Peut-être qu’au final, je tiendrais ma longévité de ma science de la nécessité de la résilience ? Quand on sait parer, on est énergique et la vie est énergie. Je voudrais avoir trois ou quatre conversations avec vous avant de m’en aller. Êtes-vous d’accord ?
- C’est un plaisir de vous écouter. Vous êtes précieuse. Nous sommes fort ressemblantes. Il y a de moi en vous. Et j’admire votre lucidité, lui dit, l'amie psy.
À suivre