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Les démons (extrait) La Renault Mégane Diadora

Publié le 22/04/2022
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Maman appelait les avocats « Maîtres », les curés « Mon père » et lorsqu'elle m'accompagnait aux réunions des parents, elle écoutait les remontrances des professeurs à mon égard sans jamais les interrompre. Époux et père, j'avais acheté une maison. J'avais acheté une voiture neuve, une Renault Mégane Diadora que j'ai bien vu que mon père était fier que son fils avait acheté une belle voiture neuve comme ça. J'avais un travail et Lili aussi. On ne roulait pas sur l'or mais on ne pouvait pas se plaindre. Tout allait bien, pas un grain de sable dans la mécanique sauf peut-être le samedi matin, lorsque je lavais ma rutilante voiture avec le kit de produits prévu pour et recommandé par les araignées ; je sentais que quelque chose clochait parce qu'une lancinante envie de laisser couler des larmes toujours sous pression et de me rouler par terre en sanglotant continuait à sourdre. A mon insu, je m'enfonçais très progressivement dans un anesthésiant océan tiède de compromis, de formes, d'obligations, de contrats chez le notaire, de responsabilités, de rendez-vous pour l'entretien de la voiture, de visites des enfants à leur club d'équitation, de repas du dimanche chez la belle-maman. Écrasé sous le poids des briques et des tôles, je me perdais, je m'oubliais, je me suis suicidais graduellement mais infailliblement.



 



En mille neuf-cent nonante-neuf, le sort fût conjuré. J'ai rencontré celle qui serait la maman de Rose, celle qui allait pouvoir effacer le fantôme qui aurait du me damner jusqu'à la mort, celui de Martine. Luce, ma lumière. J'avais trente-six ans quand le démon de midi m'a empoigné. S'il vous empoigne, laissez-vous faire ! Je suis tombé amoureux comme à dix-sept ans, aussi fort ! Je me suis senti vivre comme à dix-sept ans, aussi fort ! Je sortais d'un tombeau. J'émergeais, ma bouche grande ouverte aspirait avec avidité un air vif et frais que j'avais oublié. Je vivais une fulgurante renaissance !



 



Un samedi matin d'avril, en me rendant chez Juju, un copain, pour parler de Luce qui n'était encore qu'un minuscule point blanc au centre d'une immense flaque grise, la Mégane coupe du monde 98, je lui ai arrangé le portrait. Je me rappelle très bien comment je lui ai cassé la gueule, à cette salope. Venant de Bois-de-Lessines, je roulais à vive allure sur le chemin d'Enghien. Sur la droite, venant du chemin de Mons à Gand, une voiture avançait. Je n'ai pas levé le pied, j'étais prioritaire. Elle poursuivit sa route sans balancer. J'ai hésité mais j'ai toujours pas freiné. Elle continua encore. Là, j'avais compris que le conducteur ne m'avait pas aperçu mais j'étais sûr qu'il finirait par me voir. J'ai toujours pas freiné. Je devais être à trente mètres du croisement quand j'ai dit à haute voix, « Il va s'arrêter, ce con ? ». Mais non, il continua encore. J'ai freiné. L'ABS de ma magnifique Mégane a failli, les roues se sont bloquées et j'ai glissé sur la mer de gravillons qui recouvre cette route empruntée par de nombreux camions de carrière tous les jours de l'année car, vous devriez le savoir, Lessines est l'une des deux seules ville de l'univers où l'on produit gravier et pavés à partir de la roche volcanique qu'est le porphyre. J'ai entendu le son sinistre des deux masses qui se percutaient. J'ai senti mon corps partir vers l'avant. J'ai entendu le « tchac » du verrouillage de la ceinture et mon corps est reparti en arrière. Alors seulement j'ai vu ce ridicule ballon sortir du volant et se gonfler très vite devant ma poitrine juste avant qu'une odeur de poudre envahisse l'habitacle. Il ne doit pas exister au monde un plus bel exemple d'acte manqué. Je venais de dire non à la suffisance de l'avocat, au paternalisme du curé et à la bienveillance perverse du professeur.



Le point blanc n'était pas encore bien gros mais suffisamment pour que je décide de quitter mon foyer. Sans auto, ni maison, ni rien en fait. Je logeais chez mes parents. Pour aller travailler, je prenais le train.



Un soir, en rentrant, avec le 17h15, nous voyagions ensemble sans le savoir, Martine et moi. Elle avait appris que mon mariage était cramé. Lorsque je suis descendu sur le quai de la gare de Lessines, elle m'a rattrapé pour me demander :



 



 



- « C 'est toi qui as quitté Lili ou c'est Lili qui t'a quitté ? »



L'ombre jamais anéantie du rendez-vous manqué des années plus tôt venait de voler en éclat !



Je me suis éloigné pour récupérer mon vélo et rejoindre la Chevauchoire de Viane, où se trouvait la maison de mes parents.



 

Commentaires
En mode crash-test
Publié le 23/04/2022
Ta phrase «  un anesthésiant océan tiède de compromis, de formes, d'obligations, de contrats » qui cerne tant et tant de foyers. L’accident semble être la seule part d’inattendu, à tel point qu’il semble même impossible qu’il puisse se produire quelques secondes avant. La vie se charge souvent de nous réveiller de notre train-train quotidien, et si le changement récurrent était inéluctable. Ton texte, sur une phase de vie banale, soulève une nouvelle fois des questions existentielles, c’est toute la force de ton écriture.
Oui et non. ;-)
Publié le 2022-04-23
Merci Léo d'être toujours si présent, nous entourant de ta bienveillance. Très sincèrement merci. Toutefois, si la vie a amené ce conducteur distrait sur la route du protagoniste, ce dernier a volontairement crashé sa voiture, inconsciemment mais volontairement quand même. La Mégane Diadora était l'un des symboles de ce foyer qui l'étouffait et dont il entrevoyait la sortie suite à la rencontre avec Luce. Le crash, c'était la concrétisation d'un divorce annoncé. La phrase que tu sites est aussi pour moi, le centre de gravité de ce texte qui fait partie d'un ensemble plus grand que j'espère pouvoir bientôt vous présenter. Bise !
Oui et non
Publié le 23/04/2022
Merci Léo d'être toujours si présent, nous entourant de ta bienveillance. Très sincèrement merci. Toutefois, si la vie a amené ce conducteur distrait sur la route du protagoniste, ce dernier a volontairement crashé sa voiture, inconsciemment mais volontairement quand même. La Mégane Diadora était l'un des symboles de ce foyer qui l'étouffait et dont il entrevoyait la sortie suite à la rencontre avec Luce. Le crash, c'était la concrétisation d'un divorce annoncé. La phrase que tu sites est aussi pour moi, le centre de gravité de ce texte qui fait partie d'un ensemble plus grand que j'espère pouvoir bientôt vous présenter. Bise !
La Renault Mégane
Publié le 01/05/2022
Merci Patrice ! Cet épisode de la Mégane est vraiment bien vu. Elle cristallise l’ensemble. Et tu as bien abordé ce thème du marasme parfois d’une vie à deux. Bon, il y a cette phrase que je trouve un peu facile : "J'avais trente-six ans quand le démon de midi m'a empoigné. S'il vous empoigne, laissez-vous faire !" Je pense que l'homme est un être en perpétuel devenir, et qu'il s'use lui-même quand il stagne. Mais ce que l'on prend comme un problème de couple, est bien souvent propre à l'individu, et touche à l'existentiel. Peut-être un chouïa raccourci de faire penser que le remède est de bazarder, et de changer de jardin ;)
Tete égoïste
Publié le 2022-05-01
Oui c'est vrai. Ça mériterait en tous cas une discussion. Comme tu le dis, c'est un peu facile de tout jeter. Mais comme tu le dis aussi, ce n'est jamais si simple. ;-)
Te(x)te ou t(ê)te
Publié le 2022-05-08
Égoïste ? Ah sans doute pas ;) juste, chaque histoire particulière :)
Texte égoïste
Publié le 2022-05-08
Texte, bien sûr ! ;-)
Texte égoïste
Publié le 01/05/2022
Oui c'est vrai. Ça mériterait en tous cas une discussion. Comme tu le dis, c'est un peu facile de tout jeter. Mais comme tu le dis aussi, ce n'est jamais si simple. ;-)
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