Vous êtes sur la plateforme d’écriture. Pour accéder à la boutique cliquez ici Aller sur la boutique

Vous par un autre - Portrait de l'orthophoniste en informatrice malgré elle

Publié le 22/10/2021
PARTAGER

PORTRAIT DE L’ORTHOPHONISTE EN INFORMATRICE MALGRÉ ELLE




« Eh bien, j’ai souvent vu un chat sans un sourire, pensa Alice mais un sourire sans chat est le plus curieux ! ».


 - Lewis Caroll, Alice au Pays des Merveilles



Quand j’ai pris mes fonctions de directeur des soins au centre DUPAIN-GAGNÉ il y a un an, les employés m’ont trouvé bien jeune pour le poste. Pour eux, ce n’était pas tenable. En effet, j’avais été recruté pour incarner le changement dans un établissement où les objectifs étaient fixés par plan quinquennal comme en union soviétique. Je devais leur vendre mon projet. Travailler plus pour gagner autant. 



En tant que psychiatre, je ne suis pas formé à la communication mais c’est vrai que je vends surtout des mots aux patients comme aux équipes. Voilà peut-être le plus difficile : motiver sans argent des gens à travailler plus… avec des mots. « Tous dans le même bateau ». 



Cela fait déjà un an et demi que je suis là mais d’après ma secrétaire, les langues se délient depuis la rentrée : il paraît que je suis inepte avec mes pulls en cachemire rose que je n’ai pas de charisme « comme toute cette génération élevée au Club Dorothée ». Bien sûr, la secrétaire ne m’a pas dit de quelles langues de p** se déliaient mais bon, j’ai mon idée. Certains sont assez odieux pour me surnommer « le maquereau » en m’associant à « la morue » qui m’a recrutée, la directrice administrative. Ces employés-langue-de-p*** sont dangereux car toujours d’après ma secrétaire, ils s’affranchissent des horaires d’ouverture du CENTRE pour tenir leurs réunions de supervision après le boulot.  Résultat : le système d’alarme se déclenche chaque vendredi pour intrusion et le siège me tombe dessus pour une faille de sécurité qui peut me coûter mon poste !  Ce soir je vais pousser ceux qui me gênent vers la sortie. Licenciement pour « faute grave ». J’en profiterai pour faire un tour chez Myriam notre orthophoniste qui évoque un peu trop des idées de départ pour obtenir une augmentation je suppose… 



Il est 18h30 ce vendredi. Il reste trois personnes seulement dans le bâtiment d’après les horaires. Myriam, l’orthophoniste, une collègue du 3ème et la femme de ménage. J’envoie la femme de ménage dire aux deux autres de sortir pour la fermeture. Je vois passer les deux jeunes femmes qui pressent le pas en passant devant ma voiture. La nuit tombe vite en novembre. Je fume une cigarette, le rubis de mon mégot devant les phares de la voiture. Soudain, je me trouve seul. Au troisième étage un bureau s’éclaire au-dessus de ma tête. C’est le moment. 



Je me réfugie au 2ème étage chez Myriam, facile, nos serrures sont toutes les mêmes. Son bureau est l’un des plus petit du deuxième étage mais il est plutôt vivant. Ce soir, je ne le vois qu’à travers l’éclairage public qui me parvient depuis la rue. Quelques livres d’enfants sont posés sur un meuble à trois étagères alors que le LIVRE AMOUREUX, le LIVRE QUI DIT NON et le livre de MADAME NOU au graphisme japonisant trônent en office sur le haut de l’étagère convertie en petit autel zen. C’est chaleureux, chez elle, pour un peu, on prendrait le thé ici, d’ailleurs, il y a même des tasses dans l’étagère : c’est amusant comme chaque livre porte une couleur différente, le livre amoureux rosit de désir, le livre qui dit non s’oppose en fronçant les sourcils sur fond orange et Madame NOU en kimono offre une tasse de thé à chaque visiteur. Trois plantes grasses sont placées devant les livres. Une boîte à masques de protection représentant deux chats amoureux sur fond rouge m’attire l’œil. Une boîte à masque ? « Elle pense à tout » mais tout se trouve en équilibre précaire comme dans un Mikado, il ne faut rien toucher, sinon tout tombera. 



Dans une des étagères on croise en vrac, Correspondance Lou André Salomé, Nietzche, Paul Rée et « BURN after writing », le best-seller.  Je regarde sur sa table, derrière son écran en Plexi que les anciens qui ont connu les années 70 nomment un « hygiaphone » car c’est là qu’elle travaille. Elle a dû laisser sa tasse en sortant tout à l’heure. Il reste un fond de thé froid. Quand elle verse l’eau dans sa tasse le matin, elle fait son effet à la machine à café : le chat du Cheshire que regarde Alice disparait au contact de la chaleur en laissant apparaître son seul sourire, « We are all mad here ». Voilà une remarque pleine de bon sens.



Je suis là ce soir grâce à Myriam même si elle l’ignore. 



Quand elle a évoqué les échanges de mails qu’elle recevait ce matin, je me suis même brûlé les lèvres sur mon café.  Un employé s’inquiétait de l’avenir du Centre DUPIN GAGNÉ qu’il abrégeait C.D.G alors qu’une autre, PRIOU, lui répondait qu’effectivement le C.D.G lui évoquait un aéroport à l’arrêt. Ce qu’il est drôle, PRIOU me souffla-t-elle, l’aéroport en panne m’évoque beaucoup de situations comiques… Maman j’ai raté l’avion bien par exemple, chez nous ce serait plutôt le taxi, avec des enfants qui restent dans les couloirs en cherchant un taxi qu’ils ne trouvent pas… J’étais prêt à abonder dans son sens… quand soudain, elle ajouta :



Ça m’évoque Lost in translation aussi…



À ces mots, j’avais bondi d’un seul coup :  Lost in Translation, mais pourquoi dites-vous cela ?  



Chacun sait qu’il s’agit d’une histoire d’adultère et non d’aéroport. Myriam avait tenté de se justifier, elle croyait m’avoir contrarié… 



- Ah, je ne sais pas pourquoi ça me fait penser à ce film avait-elle répondu avec gaieté : « eh bien quoi qu’il en soit, je trouve que le héros ressemble physiquement beaucoup à PRIOU -parce qu’il n’a plus beaucoup de cheveux mais qu’il est très drôle- (elle rit tout de seule à sa propre blague, Myriam franchement, quelle gamine vous êtes !) et que Charlotte… bien elle ressemble beaucoup à… Scarlett Johansson… 



- Charlotte, mais c’est bien sûr ! -l’interrompis-je. Charlotte, c’est le nom de l’héroïne du film. Je comprends tout !



Vendredi était le jour de Venus après tout. Les 5 à 7 sont légendaires. Ma nuit chez Maud, La collectionneuse. Je voyais bien Charlotte dans le rôle à présent : BCBG sophistiquée avec un sourire de sphinx, le portrait craché de Scarlett Johansson dans sa vingtaine. Je détestais Charlotte : elle négociait tout, salaire, emploi du temps. Je vois le genre, réunion de supervision et plus si affinité… « Ok, je vois, je vois ». 



- « Mais quoi, vous voyez quoi ? » marmonna l’orthophoniste devant son café…



- Rien, Myriam (je détournai le regard), je vous expliquerai… TOUT… (j’étais déjà dans le fond du couloir), PLUS TARD… (J’étais déjà inaudible). 



À présent, j’allume mon portable en mode torche : son livre préféré est visiblement Alice aux Pays des merveilles, elle a fréquenté la sixième marine de son collège privée (fille de prof) et… elle compte écrire un livre sur « le fantôme de la Centre », ce fantôme qui fait grincer les chaises au troisième le vendredi soir ». Je souris un peu jaune. À présent, j’en ai la conviction : elle va nous quitter



Sinon, pourquoi planter dans un pot d’Aloès Vera un marque-page proverbe « l’oiseau en cage rêvera des nuages » ? Sous le pot plié en quatre : « les étapes pour monter sa boîte ». 



Soudain, j’entends un bruit répété dans le bureau du dessus, comme s’il y avait un fantôme, un bruit de ferraille qu’on tire dans un mouvement répété. Je me fige. J’éteins la lampe torche. Peut-être m’a-t-on entendu fureter ? Je repose la tasse sans voir l’hygiaphone et mon coude heurte le passe-document qui se déboîte de son socle pour s’effondrer avec fracas. Effondrement du bureau Mikado… c’est alors que j’entends des bruits de pas qui dévalent les escaliers. Je me précipite au premier alors que la porte de secours claque violemment en bas. Arrivé devant la porte de secours, une voiture démarre du parking en trombe et m’éblouit avec ses phares. Je tente de voir les voitures restantes (j’aurais dû commencer par compter le nombre de voiture présentes même si le parking est partagé avec l’autre entreprise !) mais tout est noir à présent, sauf mes phares que j’ai laissés allumés. Je reviens sur mes pas pour fermer la porte. L’alarme se déclenche inopinément quelques secondes après mon entrée. Comment quelqu’un a-t-il eu le temps de descendre ? Il n’a pas pu mettre l’alarme en sortant car il faut au moins trente secondes de battement entre le moment où l’on tape le code et le moment où la porte se verrouille. Cette fois-ci, ils ont fermé la porte de secours au moins. À présent, ma conscience devenait limpide : ce poste n’était décidemment pas tenable. 



 

Commentaires
La tectonique des plaques
Publié le 24/10/2021
Bonjour et merci pour votre participation à l'atelier. De nombreuses belles choses. Tout d'abord votre capacité à nous faire entrer dans un monde froid et cynique, qui plus est en psychiatrie où l'on devine bien le manque cruel de moyens. Ensuite j'ai énormément apprécié le soin apporté aux descriptions du lieu de travail qui renforce la fragilité et permet d'appuyer la précarité de la situation. Et puis enfin cette adrénaline de fin où tout se précipite avec toujours autant d'incertitudes. Les choses bougent et se bousculent, d'où le choix du titre de ce commentaire. On aurait eu envie d'en connaître un peu plus sur les personnages, mais l'exercice n'était pas simple avec la limitation de caractères. Merci de votre participation et au plaisir de vous relire, notamment pour l'atelier de novembre qui promet quelques frissons... à plus tard.
La tectonique des plaques...
Publié le 26/10/2021
Bonsoir et merci pour votre lecture. J'étais étonnée par votre titre car la tectonique des plaques m'évoque immédiatement une BD de Margaux Motin, cela change d'horizon d'attente, c'est amusant... À l'origine, il s'agit d'une nouvelle qui dépasse du double la limitation de caractères mais je me suis contrainte à condenser car souvent moins c'est mieux. Pour me présenter, j'aime bien ce qu'une histoire pourrait devenir si on la transformait au gré de nouvelles contraintes. Je n'ai pas eu l'occasion de lire ce qui est écrit sur ipagination pour le moment. J'attends avec impatience un emploi du temps plus alléger pour lire toutes les participations à l'atelier. De quoi s'agira-t-il en novembre? Au plaisir de vous lire et peut-être à bientôt de vous croiser ici.
Le plaisir du partage
Publié le 2021-10-30
C'est ce qui est chouette lorsque l'on partage ses textes, c'est de s'apercevoir que le lecteur a souvent un axe de lecture bien à lui et cela ouvre de nouvelles approches et bases d'échanges et de partages. En novembre on surfera sur Halloween pour faire frissonner nos textes. L'écrivain Fabien Chabosseau commentera toutes les participations.
Connectez-vous pour répondre