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Nalinis

Publié le 02/06/2022
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Nalinis faisait partie de ces enfants discrets, qui ne souriaient jamais et restaient isolés dans leur coin, n’adressant la parole à personne.



Pourtant, on aurait pu la penser heureuse : vivant dans l’opulence, portant toujours des robes toutes plus magnifiques les unes que les autres qui faisait la jalousie des autres filles de son âge, sa vie paraissait dorée et chanceuse.



Pourtant il n’en n’était rien et personne n’imaginait l’envers du décor : en réalité, délaissée totalement par ses parents depuis sa naissance, battue à répétition, ayant grandi sans amour et sans attention, Nalinis s’était renfermée dans sa bulle au fil des années.



A force d’observation des autres, Nalinis s’était aperçue qu’elle détenait malgré tout une sorte de pouvoir : en regardant les gens dans les yeux, elle pouvait voir leur âme : leurs secrets, leurs failles, leurs faiblesses, leurs complexes, et savait très bien se servir de ce pouvoir que tout le monde ignorait pour se faire respecter.



A l’école, les autres enfants la surnommaient « la folle », en raison de son comportement extrêmement agressif envers eux.



En effet, lorsque quelqu’un l’embêtait, Nalinis se défendait à coup de mines de crayons plantées sur la main, en tirant, voire, en arrachant les cheveux d’une main ferme de celui ou celle qui venait troubler sa tranquillité, n’hésitant pas non plus à déchirer les jolis dessins que les autres avaient passé des heures à créer avec application. Tous les moyens, tant physiques que psychologiques étaient bons pour elle dans le but de servir sa vengeance au moindre affront qu’on lui faisait.



En grandissant, Nalinis était devenue de plus en plus intelligente et malveillante : autrement dit, une véritable manipulatrice.



Ainsi, lorsqu’une rare personne tentait de devenir son amie, Nalinis faisait mine d’accepter cet élan d’Amour envers elle, écoutait attentivement chaque mot, chaque confidence, chaque peur, chaque complexe de l’Autre, affichant l’air circonspect de celle qui écoute sans juger, hochant la tête, prenant la main de l’être fragile pour le consoler, le regardant dans les yeux le plus qu’elle pouvait, puis, les mois voire les années passant, tout à coup elle changeait de visage, devenant agressive et méchante et s’appliquant à faire mal là où elle connaissait déjà les blessures de la personne qui avait pris le risque de s’attacher à elle, laissant cette dernière dans le désarroi et l’incompréhension la plus totale, non sans y prendre un certain plaisir.



Très imaginative, elle avait dans la tête tout un monde ! Un monde intérieur très riche qu’elle surnommait elle-même le monde des Ombres. Elle s’y plongeait régulièrement afin de retrouver fièrement ses créatures imaginaires qu’elle avait créées : elle avait imaginé ainsi des insectes tels que les arachnards : les araignées du mensonge : elles pouvaient grimper le long du corps de la personne, s’immiscer dans son oreille, et entrer dans son esprit. Une fois installées, elles tissaient leurs toiles et créaient des hallucinations auditives et visuelles destinées à faire régner la confusion dans la pensée de leur proie. Ainsi, elles excellaient dans l’art du mirage et parvenaient sans difficulté à faire prendre des risques inconsidérés à leurs victimes en leur faisant croire qu’elle se trouvaient dans un autre endroit ou qu’elles détenaient une arme qu’elle n’avait pas par exemple. Elles pouvaient aussi amener la personne à douter de ceux qui l’entouraient en déformant leurs paroles dans un but pernicieux. Par exemple un simple : « comment vas-tu ? » serait alors perçu par la victime comme un « alors ? Encore malade ! » très agressif. Ainsi plus la toile qu’elles auraient tissée serait grande, plus la personne deviendrait méfiante et finirait par s’isoler elle-même de son entourage.



Nalinis possédait intérieurement une véritable armée !



En plus des arachnards, elle détenait un véritable bestiaire de créatures toutes plus horribles les unes que les autres. Mais ses deux préférées restaient les serpents à crête et les despérators. Ces deux-là allaient de paire et agissaient ensemble dans un but commun : pousser la personne au désespoir le plus profond. Dans son esprit créatif, elle avait imaginé ces deux types d’êtres qui agissaient ainsi : au fur et à mesure que la personne perdait confiance en elle-même, les despérators s’en rapprochaient insensiblement, l’encerclaient par petits groupes, sans que cette dernière ne s’en aperçoive, et là, avec leurs trompes immondes, aspiraient l’espoir auquel la victime se raccrochait encore, et lui enlevaient ainsi sa dernière défense. C’est à ce moment qu’entraient en scène les serpents à crête : ils s’avançaient à leur tour, par deux, et venaient s’enrouler autour des jambes de leur proie. Ils grimpaient ensuite très rapidement sur le reste de son corps qu’ils enserraient jusqu’à la suffocation : la personne ne pouvait plus ni bouger, ni respirer, et tout se passait si vite qu’elle n’avait que quelques secondes pour réagir et tenter de se défendre.



Nalinis jubilait à cette pensée ! Si seulement c’était possible ! Si seulement son monde intérieur pouvait exister dans la vraie vie ! Quels véritables pouvoirs cela lui donnerait sur les autres, à commencer par ses parents ! Enfin, si on pouvait les appeler ainsi…ses géniteurs, voilà, ce mot lui paraissait plus approprié…



 



En parallèle, dans la vraie vie, Nalinis portait un grand intérêt aux progrès scientifiques. Les machines, les inventions, tout cela intéressait la personne extrêmement créative qu’elle demeurait. Elle s’intéressait aux mécanismes de plus en plus complexes et innovants qui apparaissaient dans cette véritable révolution scientifique à laquelle elle assistait. Elle lisait nombre de revues expliquant les dernières technologies apparues, les futurs projets auxquels on pouvait aspirer dans multiples domaines.



Un jour elle tomba sur un article qui attira son attention : il parlait des expériences de mort imminentes. Cet article expliquait que par le biais des électrochocs, on pouvait amener des personnes bien portantes à cet état de détachement du corps dans lequel l’esprit retrouvait temporairement sa liberté et pouvait contempler d’en haut ce qu’il se passait en bas. Cet article, Nalinis le lut scrupuleusement…voilà une idée qui était intéressante…si on pouvait libérer l’esprit du corps…alors peut-être pourrait-on parvenir à rendre réelles les pensées qui habitaient l’esprit.



Nalinis réfléchit à ce problème pendant des heures, des jours, des nuits entières.



Au bout d’une semaine, elle avait trouvé la solution !



 



Elle se rendit ainsi à l’hôpital qui cherchait des volontaires pour cette étude et s’inscrivit dans la liste des personnes intéressées pour servir de cobayes.



Quelques jours après, l’hôpital la rappela pour lui donner un premier rendez-vous afin d’évaluer son état de santé.



Une semaine après, Nalinis répondait donc à diverses questions : non elle n’avait pas de problèmes cardiaques ni d’antécédents dans la famille, pas de problèmes vasculaires non plus, pas de problèmes d’épilepsie etc…  



Sa candidature fut donc retenue et le rendez-vous pour l’expérience fut fixé pour le mois suivant.



L’attente fut interminable pour Nalinis. Elle allait enfin quitter ce corps et libérer son esprit ! Restait à savoir comment parvenir à libérer les créatures qui l’habitaient. Elle avait un mois pour y réfléchir : elle allait trouver !



 



Lorsque le jour de l’expérience arriva, Nalinis n’avait toujours pas trouvé le moyen de parvenir à son but. Cela l’agaçait profondément. Mais bon : on verra en temps voulu, se dit-elle.



On lui demanda de se déshabiller et d’enfiler une de ces chemises d’hôpital qui se boutonnent dans la nuque et de s’allonger sur le fauteuil expérimental. Nalinis s’exécuta habitée d’une impatience qu’elle peinait à dissimuler.



 



« - Vous êtes nerveuse ? lui demanda le professeur meneur de l’étude.



  • Non, non, tout va bien, merci, réponditelle avec assurance.

  • Ne vous inquiétez pas, cette expérience est sans danger.

  • Je n’en doute pas, assurat-elle, un grand sourire aux lèvres.

  • Vous êtes prête alors ?

  • Tout à fait prête !

  • Très bien dans ce cas je vais vous expliquer comment va se dérouler l’expérience…

  • …inutile, je le sais déjà : vous allez me choquer plusieurs fois pour tenter une expérience de mort imminente et vous me demanderez ensuite ce que j’ai vu ou ressenti.

  • C’est exactement cela en effet ! Vous vous êtes beaucoup renseignée avant de venir.

  • Je lis beaucoup de revues scientifiques : quand j’ai connu l’existence de cette expérience, j’ai tout de suite eu envie d’y participer !

  • Vous vous intéressez aux expériences de mort imminente ?

  • Absolument !

  • Pourquoi ?

  • Parce que je pense profondément que le corps n’est qu’une entrave pour l’esprit et l’idée de détacher les deux, même temporairement m’a tout de suite plu !

  • Je vois…Nous pouvons donc commencer ?

  • Je suis prête professeur.

  • Très bien. »

 



Le professeur se saisit alors des électrochocs et la choqua une première fois. Nalinis ressentit une violente douleur dans la poitrine. Deuxième choc : la douleur s’intensifie mais elle semble commencer à perdre connaissance. Troisième choc : ça y est ! Nalinis sent son esprit quitter son corps et s’élever tout en haut de la pièce, jusqu’au plafond. Elle voit le professeur étudier ses constantes vitales sur les différents écrans. Elle peut se déplacer où elle veut à la vitesse de la lumière, elle peut entendre tout ce qu’il se dit et tout ce que les gens pensent.



L’idée lui vient subitement : elle n’est plus qu’une âme, un peu comme une bulle volant dans les airs, contenant des démons qui ne demandent qu’à sortir de là…il faut juste trouver un moyen de percer cette bulle.



Elle aperçoit soudain une seringue sur le bord d’un plateau médical situé dans la pièce. Pas d’hésitation à avoir. L’âme de Nalinis fonce sur le piquant de la seringue.



Tout à coup, les appareils se mettent à biper avec force, affolant le professeur qui sent sa patiente prête à partir dans l’au-delà. Il s’apprête à la choquer à nouveau pour la faire revenir quand biiiiiiiiiiiiiiiiiip, une ligne horizontale que pas un pic ne vient éveiller. C’est fini. Elle est morte. Ce n’est pas possible ! C’est la première fois que ça lui arrive ! D’habitude cette expérience ne présente aucun risque ! Comment cela est-il possible ? Que s’est-il passé ?



Nalinis sourit en son âme déchirée. Non elle n’est pas morte. Elle est juste enfin libre, et elle compte bien utiliser cette nouvelle liberté pour réaliser ses funestes projets.



Direction la maison familiale.



Nalinis regarde son père lire son journal, dans le salon, devant une télévision allumée qu’il ne regarde pas, une tasse de café à la main, en toute quiétude.



Profite !, pense-t-elle alors.



Elle voit ensuite sa mère arriver dans la pièce, une tasse de café en main également.



Allez ! On va s’amuser un peu.



Nalinis commence à jouer avec le téléviseur, le faisant d’abord grésiller, puis l’éteignant et le rallumant.



Nalinis sent la surprise et l’incompréhension s’installer dans l’esprit de ses géniteurs.



On monte d’un cran !



Cette fois, Nalinis s’attaque aux lumières, s’amusant à les éteindre et les rallumer frénétiquement. Elle sent la peur puis rapidement la terreur se répandre dans leur corps.  



C’est le bon moment ! Nalinis jette sur eux ses arachnards qui aussitôt viennent s’immiscer dans les oreilles des deux victimes, les poussant au délire, et prend en même temps leur contrôle.



 Nalinis veut de la violence, elle veut du sang et de la souffrance. Ses deux bébés préférés ne lui suffiront pas cette fois, elle va se charger elle-même de la suite.



Nalinis guide son père jusqu’à la cuisine. Elle lui fait saisir un grand couteau, le plus tranchant possible. Nalinis le guide maintenant jusqu’à sa mère. Elle même perdue dans sa confusion ne le voit pas arriver. En deux secondes, le coup fatal est porté, juste au centre du ventre, à l’emplacement du nombril, à cet endroit où Nalinis a passé les neuf premiers mois de sa vie non désirée. Le sang coule, se répand : Nalinis jubile !



A ton tour maintenant ! Nalinis guide son père, totalement inconscient de ses actes jusqu’à l’étage. Elle le fait entrer dans la chambre, ouvrir la fenêtre et sauter. La chute est fatale. Encore une marre de sang qui se répand.



Ça y est !  D’un seul coup toute la colère de Nalinis disparaît, toute la haine qu’elle portait dans son cœur depuis sa naissance s’évanouit.



Désormais elle peut partir, quitter ces lieux, pour aller se reposer dans un ailleurs dont elle ignore tout mais qui ne pourra pas être pire que l’enfer de son enfance et que la prison mentale qu’elle s’était forgée pour s’éloigner de toute cette violence ressentie.  Nalinis ignore où son âme dépecée va échouer désormais, mais elle s’en moque. Elle part, c’est tout ce qui compte !



 



   

Commentaires
Impressionné
Publié le 02/06/2022
Bonsoir Vickie, je suis impressionné par ta production dans un tel délais. Ton personnage est vraiment machiavélique et effectivement au premier abord offre peu de prise à l'empathie, mais tu as su habilement faire naître une raison profonde et traumatique qui résulte de sa haine des autres. A cela une bonne dose d'imaginaire avec les arachnards et de bons rappels qui nous mettent la tête dans l'univers steampunk notamment via la science et ses incommensurables possibilités. Merci, et encore chapeau.
A Léo
Publié le 03/06/2022
Merci Léo, je suis très touchée par ton commentaire. D'autant plus que je ne te cache qu'en découvrant le thème d'écriture je me suis vraiment dit que cette fois je ne parviendrai pas à relever ce défi. Puis m'est venue l'idée de faire un zoom sur Nalinis, personnage déjà présent dans mon roman jeunesse, pur lui créer une histoire et expliquer sa cruauté. Donc encore une fois merci pour ce défi qui m'a permis de renouer avec mon premier roman dans lequel je ne m'étais pas replongée depuis longtemps et de le prolonger en inventant ne histoire à Nalinis, cette reine sombre d'une rare cruauté. Merci en tout cas pour ce commentaire qui me touche vraiment beaucoup. De mon côté j'ai pris plaisir, une fois de plus, à tenter de relever ce défi :)
Quelques soucis
Publié le 2022-06-11
Nous avons quelques soucis en terme d'accès au site, Denis commentera ton texte dès que le problème sera résolu. A plus tard Vickie.
Séduit
Publié le 16/06/2022
Bonjour ! Merci d’avoir participé si rapidement et avec un tel enthousiasme à ce défi. Veuillez excuser la lenteur de mon commentaire, largement indépendante de ma volonté… J’ai beaucoup aimé votre texte, centré autour de ce personnage a priori odieux et détestable, mais néanmoins très humain dans ses douleurs et ses déceptions. Son côté vindicatif et sa hargne dans l’accomplissement de ses objectifs, peu importent leur coût, sont deux composantes essentielles d’un bon méchant. Le déroulement est intriguant et intéressant, voire audacieux lorsqu’il évolue vers la concrétisation des projets de l’héroïne, jusqu’à ce final plein d’ironie, de cruauté et de fatalisme. Votre manière d’amener un peu de steampunk dans un contexte qui ne s’y prêtait pas vraiment est habile, surtout (si j’en crois votre réponse au commentaire de Léo) parce que vous avez employé un personnage issu d’un autre de vos récits, et donc d’un univers probablement très différent. Le concept de la matérialisation des fantasmes via une expérience scientifique est porteur et ouvre la voie à tout un tas de développements et d’interprétations. Vous devriez continuer dans cette voie, et poursuivre l’histoire de cette âme déchirée et vengeresse, emportée au-delà de la matière et du temps ! Je suis sûr que vous pourriez en tirer des récits passionnants. Si j’ai bien quelques bémols à signaler, ils relèvent de la forme et non du fond. J’ai remarqué une rupture syntaxique en début de texte, et quelques erreurs d’accords de verbes. Rien qui ne puisse être vaincu avec un peu plus de pratique. Je vous conseille de relire plus attentivement vos textes afin que ce genre d’erreur ne vienne pas desservir la puissance de votre propos. Merci d’avoir si bien illustré ce thème, d’une manière très personnelle (et complètement inattendue en ce qui me concerne). J’espère que ces quelques pas dans l’univers du steampunk vous ont été plaisants et que vous persévèrerez dans cette voie. Bonne continuation !
A Denis
Publié le 16/06/2022
Merci beaucoup pour votre commentaire et vos encouragements. En effet, pour cet atelier, j'ai pris le parti d'inventer une histoire et de faire un focus sur un personnage de mon premier roman. J'ai pris beaucoup de plaisir à tenter de répondre à ce thème, qui, je ne le cache pas, m'a beaucoup impressionnée quand je l'ai lu la première fois. J'ai voulu essayer tout de même, je suis ravie d'être parvenue à "relever le défi" tout en y ayant pris beaucoup de plaisir, car cela m'a permis de renouer, comme je vous le disais, avec mon premier roman, bien qu'effectivement, dans un univers différent. Merci encore à vous pour ce chaleureux commentaire.
Nalinis
Publié le 03/07/2022
Bravo, et merci vickie ! Une fois de plus, tu as réussi à concilier l’atelier et ton univers. On avance dans ton récit dans l’attente de l’évolution de l’anti-héros. Et l’apparition des essais cliniques intrigue un peu plus encore. J’ai trouvé intéressante l’idée initiale de créer une histoire à l'un de tes premiers personnages, plus encore quand on considère le sens du prénom Nalini :)
à allegoria
Publié le 04/07/2022
Bonjour Ally, Ravie de te revoir ici et que ce texte t'ait plu. Merci de ton gentil commentaire.
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