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le droit à la vie

Publié le 23/03/2022
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En regardant par le vasistas, Lucie carressait distraitement le cuir de la malle placée devant elle. Emménager dans la maison de sa grand-mère n'était pas si simple. Non seulement cela venait réveiller de nombreux souvenirs encore douloureux sur la disparition de celle-ci mais cela demandait aussi de faire un tri dans les affaires de son aïeule pour faire place nette à ses affaires et celles de Julia. Ce processus qui ne correspondait pas du tout à son caractère plutôt collectionneur était à l'initiative de sa compagne qui "ne voulait pas vivre dans un musée reflétant la première moitié du vingt-et-unième siècle". Les remarques acerbes s'étant multipliées, la jeune femme avait fini par obtempérer en choississant de commencer par le grenier. Cet espace sous les pentes était le moins emprunt de nostalgie : Enya, sa grand-mère leur interdisait d'y aller déclarant cet endroit inadapté pour sa progéniture. 



Quelle n'avait pas été sa stupéfaction lorsqu'elle avait découvert un endroit charmant et bien éclairé par la lumière du jour. Elle retrouvait d'ailleurs ici la marque des goûts éclectiques de sa grand-mère : un canapé en cuir rouge venait contraster  avec une table basse en formica noir et sa lampe ancienne à l'abat-jour massif à fleur.



Six heures sonnèrent lorsque Lucie ouvrit la malle et découvrit une liasse de tracts, quelques bandes de tissu usé, une bombe de peinture et un petit carnet bleu. Intriguée, Lucie s'empara des divers papiers et s'intalla confortablement pour les parcourir. 




21 juin 2003 : 



Petit carnet sois mon confident. J'étouffe. Comment est-ce encore possible de devoir faire encore le marché avec ses parents à 20 ans? Hier encore, Papa m'a fait une remarque sur mes amis qu'il trouve trop "marginaux" ... Est ce que je lui dis, moi, quand il me fait honte avec ses idées rétrogrades? Je l'ai vu froncer les sourcils en voyant un couple se bécoter dans le parc. Je crois qu'il n'a pas vu l'affiche qu'Emeline a posé hier pour l'Equipartum sinon je l'aurai au moins vu s'étouffer. C'est bien dommage car c'aurait été le seul aspect positif de cette corvée de marché. 



25 juin : 



Dernier partiel de ma deuxième année d'histoire de l'art. Heureusement que c'est tombé sur Kartergarden!! Ce va compenser les premiers  exams portant sur l'art romantique. Là pour le coup je n'avais pas brillé : non seulement cette période ne m'intéresse pas mais en plus c'est tombé pendant la préparation de la manifestation pour l'Equipartum. 



27 juin : 



Charles m'a demandé d'écrire le sloggan de nos tracts. Je stresse. J'hésite : grossesse pour tous/ arrêtons le matriacat/ luttons pour l'égalité de genre. On verra ce qu'il en dit.... J'espère que ce n'est pas trop plat! C'est le groupement national qui gère la rédaction du manifeste. Ouf! Pour une artiste, on peut dire qu'actuellement je n'ai pas d'inspiration.



Au fait j'ai enfin reçu les banderoles vierges à floquer. Elles sont si belles  !!!



1 juillet : 



Demain, c'est le grand jour : notre collectif anime la première manifestation à Besançon pour l'Equipartum. Du coup, ce soir est notre dernière réunion de préparation. Je sens que Charles aussi est stressé. C'est bien la première fois que je le vois se ronger les ongles. Ces mains que j'aime tellement m'ont même griffée! D'ailleurs ça a même failli partir en conflit : nous revenions sur l'ordre du convoi et comme d'habitude Jean et Lisa ont voulu mettre leur grain de sel ... Et avec la tension, Charles est devenu tout rouge et a failli les claquer. 



Bref nous sommes restés sur ce que nous avions convenu, difficilement, la semaine dernière : au premier rang, les membres actifs de l'association avec le micro, juste derrière les sympathisants des associations apparentées (LGBT, les féministes, les pro-PMA pour tous ...), ensuite un char surmonté des banderolles floquées avec une maquette de ces "poches à vie". Derrière en fonction du monde, on ferait suivre un autre char couvert de fausses fleurs avec un enfant dessus et des affiches informatives sur les modes d'implantation des poches de vie.  



2 juillet : 



Je suis éreintée! Quelle journée!!!!!!



Je crois que nous avons assuré pourtant. La manifestation s'est déroulée dans le bon orde. Personne n'est venu nous insulter comme cela a déjà été le cas à Nantes. Charles a pu faire son discours de la préfecture. "Oui à l'égalité de genre! Oui au choix de qui donne la vie! Non à l'asservissement du corps féminin par la gestation! Non à l'exclusion de hommes qui le veulent dans ce procédé! Oui, oui à l'égalité !!! La science permet maintenant des implatations de "poche de vie" qui sont des équivalents d'utérus adaptables à l'homme et à la femme. Demandons la légalisation de cette procédure afin d'en terminer avec la discrimination Homme/Femme. Plus de différence sur la possible implication professionnelle lié à des congés de maternité. Plus de justification pour la discrimination salariale ou l'attribution de postes à responsabilité. La vie est un don qu'il ne faut plus réserver au sexe féminin. Oui à la légalisation de l'Equipartum!!!". Je suis tellement fière de ses talents d'orateurs! La foule galvanisée, scandait après lui Oui à l'équipartum. Je ne sais pas si nous serons diffusés sur les chaines nationales mais si déjà les télévisions régionales nous rediffusent, notre objectif aura été atteint!!



3 juillet : 



Je suis folle de rage et à la limite d'éclater en sanglots. Heureusement qu'il y a ce cahier! 



Si seulement j'arrivais à faire la part des choses, je pourrais ne garder que le positif! Hier nous sommes passés sur les chaines nationales. Par contre un collègue a montré aujourd'hui l'émission à Papa ... Du coup il est rentré en hurlan à la maison :



- Enya!!!! Descend tout de suite! Comment, ma propre fille, peut-elle participer à promouvoir des idées aussi contre-nature?? As-tu une idée de ce que vous soutendez? Une poche à vie ???? Et le respect de la nature ? 



- Et la liberté ? Et la liberté d'opinion ? La notion de genre est déjà une notion dépassée. Je suis pour le progrès ...



- Le progrès, m'interrompit-il, le progrès, hoqueta-t-il. Celui-là même qui, par le confort qu'il a apporté, vous permet d'oublier les besoins de la nature. Qui êtes-vous, bandes de petits jeunots, pour juger de la nature? Qu'avez vous vu et que savez vous de la nature, Cette mère nature qui nous prodigue nourriture et abris?



- Cela n'a rien à voir. Nous ne voulons pas renoncer à la nature mais adapter nos vies à ce qui est maintenant possible. Ce n'est plus l'âge du bronze et nos traditions doivent évoluer avec notre ère!



- Me traiterais-tu d'ancêtre? Attention à ne pas franchir de limites, fillette! C'est ce Charles qui t'a pervertit! Et moi qui te faisais confiance et te laissais faire à ta guise ...



- Charles n'y est pour rien! Je suis un esprit libre et indépendant! Je refuse à être réduite à un état de procréatrice ou de manipulée par mon amoureux! 



- Quel manque de clairvoyance! C'est un faux débat. Regarde les femmes autour de toi : est ce que ta mère ou ta tante ont l'air bridées? 




- Lucie!! interrompit la voix rauque de Julia, quand comptes-tu descendre? Ta "passion" pour le tri est-elle devenue si primordiale que tu nous ferais rater le train pour cela?! Dépêche-toi, notre train part dans vingt minutes ...



L'interpellée leva alors les yeux de ce petit carnet et constata avec surprise qu'une heure et demie s'était écoulée depuis la découverte de cet espace. Le dernier train partant bientôt, elle n'eut que la possibilité de se lever rapidement, fermer la malle, rejoindre en courant sa compagne dans le salon et glisser le journal de sa grand-mère dans le sac de voyage avant de fermer la maison. 



La gare était à dix minutes à pied, aussi les deux femmes eurent même le temps d'acheter de quoi manger pendant le trajet de retour. 



- Que se passe-t-il, Lucie ? Tu n'as pas décroché deux mots depuis que nous sommes parties. Est-ce l'effet du grenier ? 



- Les soupentes sont chaleureuses. Je pense que c'était même le jardin secret de ma grand-mère. J'ai découvert un carnet de bord d'Enya qui remonte en 2003. Figure-toi qu'elle a participé aux premières manifestions d'Equipartum!!!



- C'est si récent que ça l'Equipartum? je n'imagine pas comment ça pouvait être avant ...



- Et bien, il semblerait que mon arrière-grand père, lui, ne parvenait pas non plus à imaginer que son monde puisse être différent ... répondit Lucie en se massant le cuir chevelu d'où descendait de jolies cascades de boucles brunes. L'idée d'une libéralisation de la conception a eu l'air de lui sembler très farfelue.

Commentaires
Plongée dans l'avant-garde
Publié le 30/03/2022
Merci pour ton texte Joëlle ! C'est assez drôle de voir ce tri de souvenirs sous l'angle d'une obligation de la conjointe de l'héroïne. Une obligation qui pousse à faire, à lire, à découvrir. Quelles réalités du passé nous échappent aujourd'hui ? Quels combats seront plus tard reconnus ? L'avant-garde de nombreux mouvements est souvent critiquée ou caricaturée, puis après on se demande comment les gens ont pu vivre sans les droits obtenus... Merci beaucoup pour cette plongée à contre-courant !
A Joelle
Publié le 03/04/2022
Bonjour Joëlle, je viens de découvrir ton texte. Tu y mets en valeur le choc des générations, même entre un père traditionaliste qui trouve complètement farfelues les idées progressistes de sa fille. C'est effectivement bien souvent ainsi que le changement progresse: des voix qui s'élèvent pour dénoncer une inégalité (quelle qu'elle soit) et ceux qui font front à toute avancée en ce sens, prétextant notamment comme tu l'as écrit que "ce n'est pas naturel" ou que "moi j'ai été élevé(e) autrement, ce débat ma génération ne peut pas le comprendre". Il y a ceux qui restent encrés dans le passé et ceux qui se tournent vers l'avenir et voient plus loin. Ton texte met bien en lumière notamment cette problématique: l'opposition entre les générations même proches. Ainsi que, dans ta dernière phrase, l'étonnement des générations futures face au mode de vie d'avant. Merci pour ce partage
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